"Votre altesse" : Reza Pahlavi, homme providentiel des médias français
Maya Elboudrari - - 34 commentaires Télécharger la version audioCNews, TF1, "Le Point", "Le Figaro"… Le fils du shah d'Iran, qui se présente comme le principal opposant au régime, fait le tour depuis quelques mois des médias français, en particulier ceux marqués à droite. Dans des interviews qui prennent parfois des allures de promotion, il déroule sans critique sa vision pour l'Iran. Et la plupart des journalistes ne relèvent pas beaucoup ses contradictions, ni même son manque de légitimité.
Il était "l'invité exceptionnel" du 20h de TF1 le 16 février, en Une du Point le 26. Il incarne le "lien entre l'Iran et l'Occident" selon un invité d'Europe 1, est soutenu par "90 % des Iraniens" selon une autre sur CNews. Dans une partie des médias français, Reza Pahlavi, le fils du shah iranien déchu, représente l'unique voix de l'opposition au régime. Pourtant, sa légitimité, la façon de le présenter et le manque de contextualisation de sa figure posent question.
Tapis rouge pour "Monseigneur"
Dans Le Point par exemple, il a bénéficié d'une extraordinaire promotion : une couverture du magazine, trois articles et une vidéo sur "les coulisses" de la rencontre, le présentant comme "l'alternative la plus crédible" au régime iranien.
Dans le même magazine, le papier d'Abnousse Shalmani, chroniqueuse d'origine iranienne officiant sur plusieurs médias et régulièrement critiquée pour des propos islamophobes ou anti-palestiniens, tient davantage de l'éloge que de l'article. Sur la photo d'illustration, la chroniqueuse pose en souriant, entre Reza Pahlavi et le drapeau monarchiste. Elle relate son émotion "incontrôlable" à l'idée de rencontrer ce "symbole". Et ils évoquent ensemble "l'âme perse", dans un entretien qui se conclut par cette question incisive : "Êtes-vous conscient d'être une figure consolatrice pour les Iraniens ?". Aucun mot critique ne filtrera au milieu des louanges. Pas plus que dans le second entretien du magazine, qui l'interroge très prudemment sur l'héritage de la monarchie tyrannique du shah : "Quelles leçons tirez-vous du règne de votre père ?".
Le 5 mars, sur CNews et Europe 1 – qui a reçu trois autres membres de la famille royale au cours de la dernière année – le ton est tout aussi obséquieux et exempt de question mettant en difficulté le prince.
D'ailleurs, la terminologie interroge : certains journalistes interviewent-ils Reza Pahlavi comme un homme politique ou comme l'héritier légitime de la monarchie ? Le Figaro Magazine et Laurence Ferrari sur CNews lui donnent du "Votre Altesse" — et même "Votre Altesse impériale" dans Paris Match en 2024. Ulysse Gosset, éditorialiste de BFMTV, s'adressait à lui en juin 2025 comme "Monseigneur".
Quels médias pour Pahlavi ?
Du côté de TF1, selon un article d'Intelligence Online, c'est le communicant Jean-Baptiste Doat, ancien conseiller de Bruno Retailleau, qui lui a assuré une invitation au 20h, où le bandeau le présente comme "principal opposant au régime iranien". Si cet entretien est plus critique que d'autres, en revenant par exemple sur les "crimes" du régime de son père, il permet toutefois au prince de rester flou dans certaines réponses et lui offre l'exposition du journal le plus regardé en France.
Omniprésent dans les médias marqués à droite ou à l'extrême droite, Reza Pahlavi reste absent des médias de gauche. L'un de ses anciens collaborateurs affirmait dans un article de Mediapart avoir essuyé des refus après des propositions d'interviews "à certains grands journaux de gauche". Pourtant, l'homme politique n'a pas donné suite aux demandes d'entretiens de Mediapart pour un portrait critique publié le 6 mars.
Si les médias n'ont pas tous un ton aussi flatteur que Le Point ou CNews, et que beaucoup proposent des analyses équilibrées du personnage, il concentre en tous cas la production sur l'opposition iranienne au régime.
"Depuis le mouvement Femme, Vie, Liberté en 2022, il monte en puissance dans les médias. Le fait de le mettre systématiquement en avant le présente comme la seule alternative au régime. Le débat se polarise autour de son nom, sans qu'on ne réfléchisse vraiment à son programme", déplore Jonathan Piron, historien belge spécialiste de l'Iran.
"On interroge très peu la faisabilité politique de son retour"
L'hypothèse d'un retour au pouvoir de la famille Pahlavi est pourtant hasardeuse. À l'heure où le régime s'est trouvé un nouveau chef avec Mojtaba Khamenei, le fils de l'ayatollah tué le 28 février par l'attaque américano-israélienne, la transition que le prince promet semble lointaine.
"Reza Pahlavi monopolise l'espace médiatique — au détriment d'autres mouvements d'opposition qui n'ont pas la même puissance de frappe — mais on interroge très peu la faisabilité politique de son retour", souligne Jonathan Piron. Malgré ses soutiens, l'homme politique n'a derrière lui ni coalition le reconnaissant comme son représentant, ni groupe structuré en Iran prêt à accompagner son retour. "Il annonce que des dizaines de milliers de membres du régime sont prêts à le rejoindre. Mais dans les faits, il n'y a pas encore eu une seule défection, par exemple à l'étranger, en sa faveur", observe l'historien.
Cela n'empêche pas les médias de parler, comme si elle était assurée, de l'arrivée au pouvoir de celui qui n'a pu remettre les pieds en Iran depuis 47 ans. Sur BFMTV, on lui demande par exemple la politique nucléaire qu'il voudrait poursuivre"une fois revenu au pouvoir ?" ou bien : "Est-ce que j'ai devant moi le futur roi d'Iran ?"
Arbitre neutre ou prince héritier ?
Ces questions récurrentes entrent en contradiction avec la manière dont Reza Pahlavi se présente. Il se définit en effet comme un "arbitre neutre", destiné à assurer la transition d'un régime autoritaire à un référendum des Iraniens sur leur futur. Un rôle peu questionné par les médias. Pourtant, le doute sur ses intentions démocratiques est permis.
Dans son programme de transition, d'une durée prévue entre un an et demi et deux ans, il concentre en effet les responsabilités. C'est lui qui nommerait personnellement le chef du pouvoir exécutif, du pouvoir judiciaire, et les membres du pouvoir législatif. Et le fait d'affirmer ne vouloir être qu'un leader temporaire ne l'empêche pas de dérouler tout un plan de relance économique, "avec des perspectives de court, moyen et long terme" dans son interview au Figaro Magazine.
"Il porte une cravate"
Comment expliquer dès lors que certains médias français apprécient autant le fils du shah ? "Il incarne facilement l'antithèse de ce qu'est la République islamique, répond Jonathan Piron. Il nous ressemble, il parle français, il porte une cravate, il est éduqué, il vit aux États-Unis, il soutient Israël. Il rassure ainsi une partie de l'opinion publique occidentale."
Le Point relève ainsi avec admiration son "français impeccable". Abnousse Shalmani voit dans la cravate de l'homme politique, à laquelle elle consacre un paragraphe, le "retour de la fierté, la fin de la honte d'être iranien". Rien que ça.
Que représente-il vraiment ?
Il est toutefois difficile de mesurer la popularité réelle du fils du shah en Iran, en l'absence de sondages ou de parole libre dans les médias. Les analyses se fondent souvent sur les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Problème, certaines d'entre elles ont par exemple été trafiquées avec des slogans royalistes – une désinformation dans laquelle certains médias sont tombés, affirme Azadeh Kian, professeure de sociologie. Et surtout, cela peut conduire à mal interpréter l'importance de tel ou tel soutien, ou les raisons qui poussent les manifestants à scander un slogan.
La sociologue cite ainsi une étude, publiée par l'institut Iran Academia, établi aux Pays-Bas. Sur 4 500 vidéos analysées, issues des manifestations entre décembre et février, seules 17 % des slogans entendus étaient pro-Pahlavi, contre 83 % de slogans anti-régime. Selon cette étude, les premiers ont pourtant été sur-diffusés par certains médias occidentaux. "Bien sûr, je ne dis pas que personne n'a scandé son nom. Mais c'est vite simplifié en : Tout le monde en Iran réclame Reza Pahlavi. Alors qu'en plus, les manifestants ont différentes raisons de le faire", explique la chercheuse.
Cette simplification, permettant de présenter une analyse facilement accessible au public, conduit par exemple TV5Monde à titrer un entretien : ""Les Iraniens ont choisi Reza Pahlavi"" et France 24 : "Il y a un seul nom qui est scandé, c'est celui de Reza Pahlavi"". Si le contenu des interviews peut être plus mesuré, comme c'est le cas de celle de France 24, les titres, catégoriques, marquent les esprits.
Or, selon les spécialistes interrogés, ces références sont loin d'être homogènes. Si une petite partie de la population iranienne est authentiquement monarchiste, et une autre prise dans une "nostalgie idéalisée" de l'époque impériale, une part plus importante soutient Reza Pahlavi "par défaut" ou par provocation contre le régime islamiste. Sans toutefois souhaiter son retour au pouvoir.
Idéologie d'extrême droite
Somayeh Rostampour, sociologue spécialiste des mouvements sociaux en Iran, fait la distinction entre ces manifestants qui se réfèrent au shah par désespoir, et une frange de la diaspora royaliste. Celle-ci forme selon elle "un mouvement très organisé, idéologiquement attaché à des valeurs d'extrême droite, comme la supériorité des Perses sur les autres". Un ancrage politique qui est très rarement mentionné dans les interviews de Reza Pahlavi ou de ses soutiens.
En avril 2023, il avait été accueilli par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, et ne cache pas son admiration pour le président américain Donald Trump. Il profite d'ailleurs de ses passages dans la presse pour célébrer l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, qui a tué plusieurs centaines de civils.
Face à lui, les journalistes ne s'embarrassent pas davantage des violations du droit international. Avant cette offensive, BFMTV l'interrogeait, comme sur un programme politique : "Est-ce que vous appelez à l'élimination physique de l'ayatollah Khamenei ?". Idem sur TF1, où on lui demande si la "solution" pour l'Iran pourrait par exemple être de "kidnapper les mollahs comme Donald Trump l'a fait au Venezuela avec Maduro" – ce qui constituait, rappelons-le, un enlèvement illégal, du point de vue du droit international.
Farandole de monarchistes et intimidation des opposants
Au-delà du tapis rouge offert par certains médias en France, Reza Pahlavi peut aussi compter sur le soutien, sur les réseaux, de comptes qui participent à des campagnes de harcèlement des voix dissidentes - souvent accusées d'être complices du régime.
"Dès que vous dites : les 90 millions d'Iraniens ne sont pas avec Pahlavi, vous êtes attaquée", témoigne ainsi la sociologue Azadeh Kian, repérée comme une voix critique du fils du shah. "J'ai reçu des menaces, des insultes, des photos de moi barrées comme s'il fallait m'éliminer,… Je sais qu'ils ont fait campagne pour que je ne sois plus invitée. Ça n'a pas marché dans mon cas, mais je ne suis pas la seule contre laquelle ils font pression."
Si des médias aux lignes éditoriales plus "neutres" n'invitent pas directement Reza Pahlavi, ses soutiens les plus emblématiques, de Mona Jafarian (sur TV5Monde ou France Info) au journaliste Emmanuel Razavi (ce 11 mars sur LCI), eux, trouvent donc leur place partout.
Où est le reste de l'opposition ?
Dans ce contexte, l'opposition de gauche, à l'exception d'une poignée de voix médiatiques comme l'avocate Chirinne Ardakani, peine à trouver sa place. Elle pâtit de plusieurs handicaps : divisions, manque de meneur, ressources moindres, face à un héritier qui bénéficie de la fortune familiale et de puissants alliés.
Ce camp, farouchement opposé à l'offensive israélo-américaine en Iran, peut aussi se heurter à des lignes éditoriales méfiantes vis-à-vis de la Palestine, ajoute Somayeh Rostampour. "Depuis le 7 octobre, la question de l'Iran n'est pas détachable de la question de la Palestine. La façon dont les médias français la traitent est un miroir montrant comment ils vont traiter la gauche de l'Iran."
"Certains médias nous considèrent comme des islamo-gauchistes, poursuit la sociologue.D'après son analyse, ceux-ci se concentrent surtout sur la composante religieuse de la dictature iranienne, le fameux "régime des mollahs", tout comme le fils du shah. "Pahlavi instrumentalise cette islamophobie française en n'insistant que sur l'aspect religieux du régime. Alors que pour nous, le côté nationaliste est tout aussi problématique. Mais il n'en parle pas, car il en partage les positions", conclut-elle.
L'un des extraits de l'entretien de Reza Pahlavi mis en avant sur les réseaux sociaux par TF1 concerne ainsi son avis sur "le voile islamique obligatoire en Iran" – suscitant des dizaines de milliers de réactions.
Une ascension aux soutiens douteux
Comment le fils du shah, peu connu il y a quelques années, est-il devenu cette figure de premier plan de l'opposition ?
En octobre, une enquête des médias Haaretz et TheMarker a mis à jour "une campagne d'influence numérique à grande échelle" promouvant l'arrivée au pouvoir de Reza Pahlavi, "menée depuis Israël" avec le soutien du gouvernement.
Les sociologues pointent aussi la responsabilité de médias internationaux dans son émergence, comme Iran International. Celle-ci est financée par des fonds saoudiens et accusée d'être pro-Israël. Ces chaînes, que beaucoup d'Iraniens suivent, "ont joué depuis des années un rôle prépondérant dans la promotion du monarchisme en Iran", analyse Azadeh Kian, notamment en montrant des images glorifiées de l'époque du shah. Selon elle, elles ont participé à construire l'image irréelle d'un "homme providentiel, qui va mettre la fin au régime des ayatollahs d'un coup de baguette magique".