Raphaël Glucksmann, nouvel intello préféré des médias

Manuel Vicuña - - 38 commentaires

Le voilà aujourd'hui tête de liste aux européennes, adoubé par le PS. Avant d'entrer en politique, Raphaël Glucksmann a construit son parcours dans les médias où il a eu porte ouverte ces cinq dernières années. En qualité de quoi, exactement ? Telle est la question.

Ces derniers temps, il s’affiche en couverture de Libé, des Inrocks, de L’Obs ou encore de Politis. Depuis quelques mois, Raphaël Glucksmann est partout. A la radio, dans les talks-shows, et dans la presse écrite, le voilà qui déroule un projet politique. Celui qui répétait il y a encore quelques années être "athée" en politique, vient d’enfiler les habits neufs du refondateur de la gauche libérale comme tête de liste aux européennes adoubé par le PS. "Peut-il réveiller la gauche ?" s'enthousiasmait le mois dernier les Inrocks qui se questionnait en Une : "Glucksmann, étoile filante médiatique ou nouveau leader politique ?"

Etoile filante médiatique ? L'expression peut prêter à sourire tant depuis quelques années, de plateau en matinale, de chroniques en talk-show, l'intéressé est plus qu'installé dans l'espace médiatique. C'est qu'avant d’enfiler la doudoune de refondateur de la gauche libérale, avant de cofonder le mouvement Place publique à l’automne dernier, avant de devenir le très éphémère directeur de la rédaction du Nouveau magazine littéraire, avant même de jouer les contradicteurs de Natacha Polony chaque dimanche sur France Inter, Glucksmann avait déjà son rond de serviette sur les plateaux télé, comme invité, débatteur couteau-suisse, bon client devenu au fil des émissions qui balayent l’actu un toutologue médiatique de premier plan. 

Premier pas dans les médias

Avant de prendre la lumière, c’est pourtant derrière la caméra que le jeune Raphaël Glucksmann, à peine sorti de Sciences Po, a d'abord passé une tête dans les médias. Dès 2004, sa courte et précoce incursion dans le documentaire lui vaut quelques invitations confidentielles sur France 3 région, et sur D8, en tant que co-réalisateur d'un film sur le génocide rwandais "Rwanda, tuez-les tous !" (2004) et d’un 52 minutes sur la révolution orange en Ukraine. Qui s'en souvient aujourd'hui ? Sans doute parce que c’est véritablement quelques années plus tard que Raphaël Glucksmann fait sa première entrée remarquée sur les plateaux télé. Exactement en 2008, lorsque en tandem avec son père André Glucksmann, ex-maoïste converti au sarkozysme, il publie Mai 68, expliqué à Nicolas Sarkozy (Denoël). Un livre écrit à quatre mains, où père et fils entrevoient en Sarkozy non pas un liquidateur mais une incarnation subversive post-soixante-huitarde, "un héritier rebelle" de mai 68.

Coup d’édition à l’approche des quarante ans de Mai 68 ? Pourtant dans la pelletée de livres publiés cette année-là, l’ouvrage ne fera pas date. Si L’Obs, juge l’essai "estomaquant", Le Monde y voit un "bavardage stérile" et tacle "un texte où le «dialogue» intergénérationnel n'occupe en fait que quelques pages" et où " le lecteur étouffe entre deux monologues parallèles, aussi suffisants l'un que l'autre, dans la pire tradition de l'essayisme poseur."

C’est pourtant l’ouvrage qui signe l’entrée de Glucksman dans le grand bain cathodique. Le voilà invité de Ce soir ou jamais, une première fois en janvier 2008, une deuxième fois à peine quelques semaines plus tard en février, aux côtés d’une brochette de jeunes venus converser de la jeunesse française, de sa place dans la société, de ses engagements, de ses rapports avec les générations précédentes, de ses peurs et de ses espoirs. La tournée promo se poursuit en compagnie de son père sur France 2 dans Esprits Libres et dans Quelle étagère, sur D8 dans Face à Alain Minc ou encore sur France 24. Avec son père, il est invité à son premier On n’est pas couché sur France 2.

Le grand public découvre celui qu’on présente alors comme "le fils d’André Glucksmann". En 2012, c’est encore en qualité de "fils de" qu’il est invité par France 5 à commenter une rétrospective sur son père, son enfance pendant la Seconde guerre mondiale, ses combats idéologiques, les moments forts de son militantisme.

De "fils de" à toutologue

Comment est-on passé du Glucksmann, réalisateur confidentiel et "fils de" en promo au Glucksmann propulsé figure de proue médiatique, et désormais politique, d’une certaine gauche progressiste ? C’est que dans la foulée, Raphaël Glucksmann a commencé à tracer son propre sillon. Le tournage de son documentaire sur la révolution orange l’a conduit en Ukraine, où ses pas ont croisé ceux d’un jeune atlantiste du nom de Mikhail Saakchivili, président de la Géorgie. Ce dernier l’engage comme conseiller. "Il est embauché par le cabinet de la présidence (pour un salaire de 5 000 euros par mois) avec pour mission de sensibiliser l’opinion occidentale au destin de cette jeune nation menacée par l’ogre russe",rappelle Les Inrocks au sujet de cette mission de lobbying qui s’interrompt après la défaite du Géorgien aux législatives de 2012 .

Reste qu'en mars 2014, quand la Russie annexe la Crimée, le voilà de nouveau sur les plateaux de télé, cette fois-ci non plus simplement en qualité de "fils de" mais d’expert en relations internationales. "Vous conseillez les leaders politiques du pays pour tenter de les accompagner sur le chemin de la démocratie", explique en avril 2014 Antoine de Caunes pour introduire son jeune invité sur le plateau du Grand journal de Canal+.

Jeune, avenant, posé, Raphaël Glucksmann fait alors le tour des plateaux pour déplorer l’annexion de la Crimée par la Russie.  "Vous avez passé l’été en Ukraine, vous avez fondé il y a quelques mois à Kiev le centre pour la démocratie européenne, votre père vous trouve déjanté, BHL est jaloux de vous. Vous êtes un activiste anti-Poutine, un idéaliste. Et vous vous définissez comme un consultant en révolution…" jubile Elisabeth Quin en présentant son invité sur le plateau de 28 minutes (ARTE) en septembre 2014.

Trois semaines plus tard, le "consultant en révolution" fait déjà partie du "club des intellectuels" de 28 minutes, chargé de commenter l’actualité de la semaine.

Ainsi le 26 septembre 2014 (au côté du journaliste de Libé Jean Quatremer, et de la journaliste au Sunday Telegraph, Anne-Elisabeth Boutet), Glucksmann est amené à commenter les sujets de la semaine : la France défiée par les djihadistes, la grève des pilotes chez Air France, la situation au Kurdistan, l’agression d’une jeune fille à Annecy, le droit à l’avortement en Espagne, Brigitte Bardot ou encore le retour en politique de Nicolas Sarkozy. "Je pense que la question est réglée, il sera le candidat de la droite aux élections présidentielles de 2017, c’est évident. (…] Sarkozy va remporter facilement les élections internes de l'UMP puis les primaires", claironne l'expert Glucksmann. Côté prono, peut mieux faire. Mais côté "bon client", il vient de passer haut la main son brevet de toutologue.

nAISSANCE D"un démocrate de choc"

Dès lors, 28 minutes ne le lâchera plus et les autres médias de France Inter à Canal+ en passant par feue iTELE se l’arrachent pour commenter la crise ukrainienne. Mais pas seulement. Car bientôt "l’écrivain" Raphaël Glucksmann squatte les plateaux pour la promo du premier livre écrit en son nom propre, Génération gueule de bois, manuel de lutte contre les réacs (édition Allary, 2015). C’est que depuis son retour d’Ukraine, il a ouvert les yeux sur la politique française et découvre alors huit ans après l’élection de Sarkozy que la France s’est droitisée : "Nous étions des démocrates paresseux, des humanistes indolents. Nous devons réapprendre à dire et à défendre la République", écrit celui qui fustige la démission idéologique de la gauche face à l’extrême droite.

De plateau en plateau, il déplore que les tenants des idées réactionnaires (Le Pen, Zemmour, Dieudonné) mènent aujourd'hui le débat en France. "Aujourd’hui, j’aimerais que les gens comprennent à quel niveau de danger on se trouve" professe-t-il sur le plateau du JT de France 3 en février 2015. "Il faut prendre la parole partout" contre les forces réactionnaires, insiste celui qui veut défendre une société métissée, les échanges, les mélanges, une France progressiste ouverte sur l'Europe. Prendre la parole partout ? Voilà un mantra que Glucksmann ne manque pas de s'auto-appliquer. Paris Match voit en lui "un démocrate de choc", Les Inrocks"un trentenaire en guerre contre les réacs". Libérationlui tire le portrait dans sa prestigieuse dernière page dans laquelle au passage l’intéressé balaie l’engagement pro-Sarkozy de son père d'un "c’était une erreur".

Les passages télés s’enchaînent."L’extrême droite a-t-elle gagné en France et en Europe ?" le consulte-t-on sur le plateau du Grand Journal (4 mars 2015). Quelques semaines plus tard, il est réinvité dans la même émission pour parler de la défaite de la gauche aux départementales. A la même période, il devise de la crise de la démocratie, des élites et du peuple avec Laurent Joffrin, et Clémentine Autain dans Ce soir ou jamais.

Et quand il ne balaie pas l’actualité de la semaine avec "le club des intellectuels" dans 28 minutes, il est invité de LCI et de BFM pour promouvoir son livre et débattre sur le rejet des partis. Une sacré percée médiatique pour un premier livre qui installe désormais le trentenaire en figure de proue des "progressistes" de gauche.

Intronisé "philosophe"

Et puis, surviennent les attentats du 13 novembre 2015, et leur lot d’émissions spéciales d'hommage aux victimes. En "démocrate de choc", Glucksmann est de tous les plateaux. Le voilà invité du Grand journal spécial "attentats" entre le député Jean-Christophe Lagarde, et le politologue Gilles Kepel. Le 15 novembre, il commentait déjà à chaud les événements dans l’édition spéciale du Supplément de Canal+, assis au côté du journaliste spécialiste du djihadisme David Thompson, du journaliste politique Thomas Legrand ou encore de l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert.

Mais, le plus marquant reste sans doute, le 14 novembre, sa participation au lendemain des attentats à On n’est pas couché sur France 2 rebaptisé pour l’occasion On est solidaires. L’émission est animée par le tandem Laurent Ruquier et Léa Salamé (qui deviendra par la suite sa compagne). Entouré d’une brochette d’invités allant du comédien Gérard Jugnot, à l’animateur Michel Drucker, en passant par le footballeur Vikash Dorasooh, ce soir-là, la solennité et la gravité de l’instant aidant peut-être, Raphaël Glucksmann se voit soudain élevé au rang de "philosophe" par Yann Moix et Laurent Ruquier qui boivent ses paroles sur le plateau : "Raphaël Glucksmann, un message à faire passer aux Français ? Comment on doit réagir ? Comment le peuple français doit réagir ?", le consulte l’animateur.

Glucksmann, "philosophe" ? On le savait diplômé de Sciences Po, éphémère réalisateur de docus, un temps consultant politique dans le Caucase, et auteur d’un court essai, mais on est bien en peine de trouver trace d’un doctorat, ni même d’études ou de travaux ayant trait à la philosophie. Pourtant, désormais, il n’est pas rare que l’intéressé soit présenté comme tel. Lorsque la Voix du Nord annonce la tournée de promo de l’essayiste, le journal titre sur "la conférence du philosophe Raphaël Glucksmann".  Lorsque Yves Calvi le reçoit sur RTL en novembre 2018pour le lancement du mouvement politique Place publique, là encore le présentateur le présente comme tel.

Dans un portrait qu’il lui consacrait en 2016, Le Monde s’interrogeait tout de même : "Quand on demande à Raphaël Glucksmann quel est, au juste, son métier, il répond en souriant : «C'est la pire question pour moi, j'ai toujours été porté par des décisions de l'instant.»" Et l’instant va bientôt le conduire à être contacté par France Inter, en tant que chroniqueur régulier dans l'émission Questions Politiques.

sparring partner de polony et essayiste

A la rentrée 2017 et pendant près d’un an, chaque dimanche sur les ondes de la radio publique, Raphaël Glucksmann va jouer les sparring-partner de la souverainiste Natacha Polony. Un duel médiatique dominical qui finit d'installer Glucksmann en contradicteur chantre de la social-démocratie et intellectuel anti-néo-réacs.

C’est à ce moment que Claude Perdriel lui propose de prendre la direction du Nouveau Magazine Littéraire avec pour objectif d’en faire un espace de regroupement "des différentes sensibilités du camp progressiste". Voilà donc Glucksmann en directeur de rédaction. Mais moins d’un an plus tard, l’expérience tourne court. Débarqué par Perdriel, l’intéressé laisse entendre qu’il paye là un ton trop critique vis-à-vis d’Emmanuel Macron. La raison est semble-t-il aussi économique, le Nouveau Magazine Littéraire ayant connu un effondrement de ses ventes.

Déjà auréolé du statut d’intellectuel et de penseur, Glucksmann s'est entre temps attelé à de nouveaux projets d'écriture. En 2016, il a publié un essai Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes (éditions Allary), qui retrace l’histoire d’une France tissée de mélange, d’influence étrangère, de tolérance et de valeurs démocratiques. Un livre qui jouit d’une belle exposition médiatique. Un deuxième suit, Les enfants du vide (éditions Allary),  à l’automne 2018. Un ouvrage qui se présente comme un manifeste dans lequel il esquisse (en matière d’écologie, d’institutions, de revenu universel) ses pistes pour "réenchanter la gauche". Les bonnes pages sont publiées dans L’Obs.

Le tout en prévision quelques jours plus tard du lancement de Place publique, cofondé par Glucksmann,  la militante écologiste Claire Nouvian et l’économiste Thomas Porcher. Un "mouvement politique 100 % société civile" qui ambitionne de rassembler la gauche pro-européenne éclatée et divisée par les querelles de chapelles.

Disgrâce médiatique ?

Mais au fait qui est Raphaël Glucksmann ? A mesure que s'affirment les projets politiques de l'essayiste, les médias tentent  de retracer son étonnant parcours. Les plus saignants comme Le Monde Diplomatique pointent l’inconsistance politique de celui "qui fut tour à tour admirateur de M. Nicolas Sarkozy en 2008, animateur de la revue néoconservatrice Le Meilleur des mondes, conseiller du président géorgien néolibéral et atlantiste Mikheïl Saakachvili."
Pour sa part, le service "Checknews" de Libération rappelle son bref rapprochement avec le parti néo-libéral, Alternative libérale, en 2007. Les Inrocks eux s’interrogent : "Raphaël Glucksmann va-t-il réussir à unifier socialistes, communistes et écologistes ?" Suspense. 

La réponse est non. Quatre mois plus tard, Place publique annonce présenter une liste aux européennes du 26 mai, avec en tête de liste… Raphäel Glucksmann, uniquement adoubé par le PS et quelques formations confidentielles comme Nouvelle Donne, Cap 21, le parti de l'ex-ministre de Jacques Chirac, Corinne Lepage. "La liste que conduira le fondateur de Place publique, loin du large rassemblement espéré, sera composée pour moitié de candidats estampillés PS et pour moitié des candidats venus de PP, de la société civile et de divers groupuscules", constate Le Monde qui rappelle que "cinq listes de gauche vont donc aller à la bataille les unes contre les autres, et les enquêtes sont calamiteuses."20 Minutes n’est pas moins sévère qui constate : "Place publique rêvait de rassembler toute la gauche, mais Place publique n’a même pas réussi à rassembler Place publique. Dénonçant l’accord avec les socialistes, Thomas Porcher, l’un des cofondateurs, a quitté le mouvement." L’économiste vient effectivement de claquer la porte déplorant une "liste d’apparatchiks" », "nouvel emballage d’un produit périmé". Même L’Obs, en faisant le bilan d’ "une opération de maigre envergure" acte du raté : "La grande union de la gauche ne sera donc qu'une OPA sur le PS". Après l'emballement, la disgrâce médiatique ?

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