Procès Sarkozy : le "Figaro" contredira-t-il une nouvelle fois son propre travail ?
Loris Guémart - - Médias traditionnels - Scandales à retardement - 32 commentairesEn première instance, une certaine dissonance cognitive entre les pages "opinion" et la chronique du procès
Le parquet général a de nouveau réclamé en appel la condamnation à sept ans de prison de Nicolas Sarkozy pour le présumé financement libyen de sa campagne présidentielle victorieuse de 2007. Alors que le procès s'achèvera dans quelques jours, et que la cour d’appel doit rendre son arrêt le 30 novembre, le "Figaro" continue de couvrir ce procès sous la plume rigoureuse de son chroniqueur judiciaire maison. En attendant que les pages "Opinions" volent au secours de l'ancien président, comme en 2025 ?
Dans le cadre du procès en appel de Nicolas Sarkozy dans l'affaire libyenne, le parquet vient de requérir sept ans de prison, 300 000 euros d'amende et cinq ans d'inéligibilité à l'encontre de l'ex-président de la République. Une demande identique à celle du Parquet national financier lors de la procédure de première instance, dont le jugement avait abouti à cinq ans de prison et 100 000 euros d'amende. Depuis le 16 mars, les audiences d'appel sont couvertes avec attention par le Figaro – l'un des rares médias à le faire – sous la plume de son chroniqueur judiciaire historique, Stéphane Durand-Souffland.
Comment l'ex-président de la Société des journalistes (SDJ) du Figaro, figure respectée du quotidien autant que du petit milieu de la chronique judiciaire, relate les audiences depuis deux mois maintenant ? À la lecture de la vingtaine de comptes-rendus et analyses publiés sur le site du Figaro se dégage l'impression tenace d'un naufrage judiciaire pour Nicolas Sarkozy et ses co-prévenus.
Les avocats défendent l'incompétence d'une juridiction de droit commun ? "Cette argumentation n'a pour l'instant jamais fonctionné mais cela ne coûte rien de la soumettre à la cour d'appel." Alexandre Djouhri"a l'art de ne pas répondre aux questions qui l'embarrassent" et "pour résumer à gros traits, toutes sont embarrassantes". Autre proche de Nicolas Sarkozy, Thierry Gaubert "évolue dans un univers étrange où mots et initiales n'ont pas le même sens que dans le nôtre, où l'argent coule à flots, mais où des amis riches se comportent comme des nécessiteux".
Brice Hortefeux continue d'affirmer qu'il n'avait jamais parlé à Nicolas Sarkozy de sa rencontre avec le chef des services secrets libyens Abdallah Senoussi à Tripoli en 2005 ? "Il répète comme on efface un dessin raté sur une ardoise magique" qu'il ne s'était rien passé lors du rendez-vous, et la cour se montre "médiocrement impressionnée par la portée diplomatique supposée du déplacement". D'ailleurs, il "ne connaissait pas ce terroriste international condamné à la perpétuité par contumace en 1999 pour avoir orchestré dix ans plus tôt l'attentat contre un DC 10 d'UTA, crime dans lequel 70 Français ont péri". Pas plus que les "implications en termes de droit" d'un mandat d'arrêt international, lui qui est "titulaire d'une maîtrise de droit et diplômé de Science-Po".
Venons-en à Nicolas Sarkozy. Le Figaro estime que l'ancien président n'avait "sans doute pas anticipé" sa condamnation car "le délit d'association de malfaiteurs retenu par le tribunal semblait - grosse erreur d'appréciation - inapplicable à des prévenus issus de son milieu social". Mais lui reconnaît la "sagesse" de faire "profil bas" devant la cour d'appel "parce qu'il a compris que, devant des juges, le mot de trop peut sceller un destin et qu'un procès n'est pas un meeting qu'on tient pour un public conquis d'avance".
De maigres compliments qui s'évaporent au fil du dévoilement de sa stratégie de défense : "un exercice de distanciation" avec Claude Guéant et Brice Hortefeux, tandis que "la cour tente de déterminer si elle est en présence d'une distanciation excessive d'avec la vraisemblance". L'audience suivante est titrée "Pour Nicolas Sarkozy, des comploteurs et des fous ont inventé le «financement libyen»". Le prévenu "ne tarit pas d'éloges sur Éric Woerth, qui a le privilège d'être désigné par son seul prénom", contrairement à Guéant et Hortefeux.
Le 4 mai, le même Durand-Souffland écrit : "Nicolas Sarkozy tente d'éloigner sa campagne des millions libyens" mais "reste fortement embarrassé par des éléments troublants du dossier". "L'imprécision des calculs, révisés à la hâte, ainsi que la pertinence intrinsèque du raisonnement ne semblent pas avoir renversé les trois magistrats de la cour d'appel, explique le journaliste en annonçant les journées consacrées au réquisitoire du parquet.
L'on imagine mal, donc, à la lecture de ces comptes-rendus, comment la défense de Nicolas Sarkozy va pouvoir inverser la vapeur, que ce soit devant les juges ou au sein des pages du Figaro.
En 2025, les pages "Opinions" en défense de Sarkozy
Et pourtant. En première instance, la stratégie de défense initiale de l'ancien président de la République n'avait non plus que très modérément convaincu Stéphane Durand-Souffland. Le journaliste se montrait alors marqué par "l'inframonde qui grenouille dans les antichambres du pouvoir", ces intermédiaires Takkieddine et Djouhri "apparemment précieux pour la diplomatie parallèle" mais que "plus personne ne connaît devant un tribunal".
Le 7 février 2025, il signait un "décryptage"dans lequel il estimait : "Poursuivi – comme Claude Guéant, Brice Hortefeux, Thierry Gaubert et le sulfureux Alexandre Djouhri – pour association de malfaiteurs, Nicolas Sarkozy pourrait pâtir de la faiblesse de leur défense." Un "récit"publié à mi-parcours ne laisse pas penser à une issue heureuse pour Nicolas Sarkozy. Quelques jours après,il écrivait qu'il y a "des blancs dans la copie du PNF", certes, "mais les cases qu'il a noircies sont accablantes pour les prévenus". Alors, "dire que le dossier est vide, à ce stade, semble présomptueux", même si l'avocat de l'ex-président "réécrit l'affaire" lors de sa plaidoirie.
Et voilà comment le Figaro concluait le récit des audiences de première instance : "Y a-t-il eu un « financement libyen » pour la présidentielle de 2007 ? Un faisceau de présomptions peut sembler en attester, l'absence de preuve chimiquement pure permet de le contester." Le lectorat ne pouvait donc pas se montrer surpris par le jugement. "La défense n'a rien pu faire pour contrer l'effet délétère des rendez-vous clandestins de Tripoli" et "n'a pas su non plus déjouer le piège juridique de l'association de malfaiteurs, délit ajouté in extremis dans la procédure par les juges d'instruction", résume le 26 septembre Stéphane Durand-Souffland. Il détaille : "Moins exigeante en termes de preuve, l'association de malfaiteurs est couramment utilisée dans les affaires de grand banditisme, de stupéfiants et de terrorisme. Jamais elle n'avait été évoquée dans un dossier politico-financier." Conséquence : "C'est la préparation qui est réprimée, pas l'accomplissement."
L'atmosphère, au même moment, divergeait pourtant très sensiblement du côté des chroniques et tribunes du Figaro Vox, la rubrique "opinions et idées" du quotidien. Une divergence qui rappelle le double discours tenu en 2020 par le journal à propos de Didier Raoult.
"Acharnement judiciaire démentiel"
Dès mars 2025, Mathieu Bock-Côté écrit que la procédure relèverait "d'un acharnement judiciaire démentiel" en citant le "coup d'État des juges" mis en avant dès les années 1990 par Éric Zemmour, "un bon journaliste aujourd'hui engagé en politique". Le 5 avril, toujours en plein procès de première instance, l'ex-plume de Nicolas Sarkozy et chroniqueur du Figaro Vox Henri Guaino dénonce "une extension dangereuse de la subjectivité judiciaire" et "pas de preuves" dans l'affaire libyenne.
Lorsque la condamnation tombe, pas moins de trois textes défendent la même position. Le directeur adjoint de la rédaction Yves Thréard reprend la défense de Sarkozy en écrivant qu'il "est lourdement condamné pour une négligence", soit "n'avoir pas su ce que ses collaborateurs, « sur lesquels il avait autorité», faisaient avec Mouammar Kadhafi". Le journaliste du Figaro Vox Martin Bernier fait de même avec l'association de malfaiteurs, cette "accusation aux contours flous qui pose avec acuité la question de la frontière entre les faits et les intentions". Henri Guaino, encore lui, porte le même argument : "L'association de malfaiteurs est le réceptacle juridiquement présentable du soupçon" alors que "les relaxes pour détournement, pour financement illégal de campagne et pour corruption passive" montreraient que "rien n'a été trouvé, qu'aucun élément de preuve probant n'a été apporté par l'accusation".
Les tirs groupés du Figaro Vox contre la décision de justice se poursuivent pendant plusieurs semaines. "La présidente de la formation de jugement avait manifesté, au nom de l'Union syndicale des magistrats (USM), en février 2011, une opposition véhémente à la réforme de la procédure pénale voulue par le président d'alors, Nicolas Sarkozy, et activement concouru à la mobilisation des magistrats de son tribunal", dénonce une tribune. "Le début du commencement de la moindre preuve de la commission d'un acte ou de la réception d'un fruit de celui-ci n'a pas été rapporté", assène Gilles-William Goldnadel.
"Un délit sans preuve tangible", s'émeut le directeur de la rédaction du Figaro Magazine, Guillaume Roquette. "Plusieurs documents ont été reconnus comme faux, à commencer par celui qui a déclenché l'affaire", affirment des proches de Sarkozy – le Figaro, contrairement à son chroniqueur judiciaire lors des audiences, ne rappelle pas que cet élément du jugement vient en contradiction de l'analyse de la Cour de cassation. Son crime est d'ailleurs "introuvable" puisque la condamnation pour "association de malfaiteurs" relève d'une "forme judiciaire de la fable « si ce n'est toi, c'est donc ton frère, c'est donc quelqu'un des tiens»", plaide le directeur du Figaro Vox Vincent Trémolet de Villers.
"Pour la loi, seule l'intention suffit à constituer une association de malfaiteurs", une "intention déduite d'un jugement quasi moral : Sarkozy aurait dû savoir, il est donc coupable", déplore Nicolas Bouzou. Des extraits du jugement, soigneusement choisis et commentés par Nicolas Baverez, visent à dessiner le portrait d'un innocent et de juges comparés à ceux des procès de Moscou. Le rédacteur en chef du Figaro Vox, Alexandre Devecchio, s'appuie sur cette sélection pour pointer que "la culpabilité de l'ancien président de la République a été établie sans preuves matérielles irréfutables".
"Il n'y a pas un jour où je n'ai pas lu le Figaro" depuis son adolescence, louait Nicolas Sarkozy lors des 200 ans du quotidien. Peut-être le service Vox – qui n'a pas encore défendu Nicolas Sarkozy depuis le début des audiences en appel – devrait-il faire de même avec les chroniques judiciaires de Stéphane Durand-Souffland, avant de commenter le second jugement de l'affaire libyenne.