Meurtre de Crépol : le "racisme anti-blanc" selon CNews et Marianne
Léo Lagniez - - 79 commentairesJeudi 23 juillet, les juges d’instruction ont retenu la circonstance aggravante de racisme dans le meurtre de Thomas Perotto à Crépol (Drôme), le 19 novembre 2023. Depuis, les médias du groupe Bolloré, mais pas que, reprennent en choeur la thèse du racisme anti-blanc. La réalité est nettement plus complexe.
Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, à Crépol, dans la Drôme, le bal d'hiver du village vire au drame. Un affrontement éclate entre plusieurs participants à la soirée, parmi lesquels des joueurs du club de rugby local et un groupe de jeunes venus notamment de la Monnaie, cité de la ville voisine, Romans-sur-Isère. Thomas Perotto, un lycéen de 16 ans, est poignardé à deux reprises. Il succombe à ses blessures pendant son transfert vers le CHU de Lyon. Treize autres personnes sont blessées.
À la suite de l'agression, quatorze hommes sont mis en examen, certains pour meurtre et tentatives de meurtre, d'autres pour des violences aggravées. Selon plusieurs témoins entendus par les enquêteurs, des propos contre les personnes blanches auraient été prononcés lors de l'agression : "On est venus ici pour planter des Blancs", rapporte Mediapart.
À l'époque, les médias de Vincent Bolloré soutenaient mordicus la thèse du racisme anti-blanc. Le drame de Crépol y était présenté comme l'illustration d'une guerre entre la France paisible des campagnes, incarnée par les victimes originaires de Crépol, et la violence issue de l'immigration venue des banlieues.
En 2023, la circonstance aggravante de racisme n'avait pas été retenue par la justice. Mais ce 23 juillet, les juges d'instruction ont requalifié les faits avec cette circonstance aggravante contre l'ensemble des mis en examen.
Le racisme anti-blanc en boucle sur CNews et Europe 1
Victoire pour les médias Bolloré ? À les regarder ou les entendre, on pourrait le croire. Depuis la requalification, CNews et Europe 1 sont en effet en boucle. "Il est temps de voir que ce racisme anti-blanc est une réalité", martèle le journaliste Amaury Brelet sur le plateau de CNews, jeudi 23 juillet. "Il faut qu'on fasse du racisme anti-blanc une cause nationale", défendait, le même jour, François Bousquet sur Europe 1.
Depuis que la circonstance aggravante de racisme a été retenue par les juges d'instruction, les journalistes de CNews exultent : "À l'époque, on était le seul média à avoir osé dire la vérité. Mon Dieu, qu'est-ce qu'on n'avait pas fait ! On s'est fait tancer par les confrères, Reporters sans frontières avait saisi l'ARCOM qui nous avait quelque peu tancé, c'est le moins que l'on puisse dire. Et aujourd'hui, force est de constater [...] qu'on avait raison", souligne le présentateur Thierry Cabannes.
Amaury Brelet, ex-rédacteur en chef de Valeurs Actuelles, dénonce un "tabou" sur le racisme anti-blanc avec "des politiques, notamment à l'extrême gauche et une bonne partie de la gauche, qui continuent de nier la réalité de ce racisme". Une vision partagée par Marie-Hélène Thoraval (maire DVD de Romans-sur-Isère), interrogée par les journalistes de CNews ce jour-là : "Je pense que ce sont des propos qui sont particulièrement dérangeants dans la société et la manière dont certains essaient de la conduire en s'affranchissant de regarder ce qu'est la réalité du terrain. Il y a cette forme de racisme anti-blanc qu'on ne veut pas considérer, qu'on ne veut pas voir."
"Les Grandes Gueules" et "Marianne"
Le lendemain, vendredi 24 juillet, le plateau des Grandes Gueules sur RMC avait des airs de CNews. "À aucun moment je n'ai vu que seuls les Blancs étaient racistes. […] Tout le monde peut être raciste, et tout le monde peut être victime de racisme. Il n'y a pas un groupe qui, dans une sorte de deux poids deux mesures, serait, comme par magie, le seul à ne pas pouvoir être victime de racisme", soutient Jean-Loup Bonnamy, professeur de philosophie. "Sauf que le racisme anti-blanc n'est pas le plus répandu chez nous", intervient l'animateur Olivier Truchot. "Il mène quand même à la mort !" renchérit alors le chroniqueur.
Jean-Loup Bonnamy défend l'idée d'un racisme anti-blanc à travers son expérience personnelle : "J'étais au collège […] et, parfois, ça m'arrivait de m'embrouiller avec d'autres jeunes […] qui, eux, étaient d'origine maghrébine, qui nous embrouillaient, moi et mes amis. Et ces jeunes, qui avaient un genre racaille, ça m'est déjà arrivé de me faire traiter de sale Blanc, de sale gwer ou de sale kouffar".
Il n'y a pas qu'à la télé que la thèse du racisme anti-blanc est défendu avec ferveur. Ce jeudi 30 juillet, le magazine Marianne fait sa Une sur le meurtre de Crépol : "Racisme anti-Blancs, la fin d'un déni ?".
À l'intérieur du journal, une tribune du philosophe Pascal Bruckner – connu pour ses prises de position contre l'écologie et sa critique de la notion d'islamophobie – affirme, dès la première ligne, que le "racisme est la chose au monde la mieux partagée". Après avoir rappelé que le "racisme scientifique" a été fondé dans le "monde occidental", Pascal Bruckner dénonce le manque de considération du racisme anti-blanc : "Voilà que le mot « blanc » est presque devenu, dans une certaine gauche, synonyme d'infamie". Et défend l'idée que les Blancs peuvent aussi être victimes de racisme : "Il n'est pas bon, dans certains quartiers, d'être un visage pâle".
Dans un papier intitulé "Crépol, la justice rouvre la plaie", le journaliste Thibaut Solano rappelle que "les différentes affaires [de meurtre avec cette circonstance aggravante de racisme, ndlr] dont on trouve trace sur Internet concernent le plus souvent des victimes d'origine maghrébine, jamais des Blancs."Un second article du même Thibaut Solano défend l'existence d'un racisme anti-blanc en se basant sur la définition du terme dans le dictionnaire qui "ne renvoie qu'à une attitude d'hostilité". Une définition qui ne prend pas en compte l'aspect sociologique du racisme et les rapports de domination qui le définissent.
Racisme universel
Sur le plateau de CNews, journalistes comme invités défendent aussil'idée d'un "racisme universel" qui toucherait tout le monde de manière identique. "Moi, ce qui me surprend toujours, c'est le refus de considérer que le racisme est polymorphe et qu'il n'est pas attaché à une communauté plus qu'une autre, il est universel. Il y a des Noirs racistes, il y a des Arabes racistes, il y a des Blancs racistes, il y a des Juifs racistes, ça existe", défend l'ancien commandant de police Jean-Pierre Colombies dans 120 Minutes Info été, jeudi 23 juillet.
Mehdy Raïche, présenté comme "analyste politique" renchérit : "Il n'y a rien de plus universel que le racisme. Le racisme au plan individuel, il existe. Le racisme au plan communautaire, il existe. Par contre, je suis sûr et certain qu'on va nous ressortir l'excuse soit du racisme systémique, soit du racisme institutionnel. Je suis désolé, en France, ça n'existe pas. Il n'y a pas de lois raciales."
Un constat qui va à l'encontre de la réalité des études, comme le montre l'enquête "État des lieux des violences et des discriminations à caractère racial en France" de la Licra et de l'Ifop du 9 avril 2026 : "L'hostilité envers les « Blancs » est donc un phénomène réel, mais structurellement différent de ce que vivent les minorités : il ne s'accompagne pas du même degré de systématicité institutionnelle (l'école, l'emploi, la police discriminent faiblement les « Blancs »), ni de la même épaisseur historique, ni du même effet de cumul."
Prendre en compte les rapports de domination
Du point de vue du droit, il semble normal que la circonstance aggravante du racisme soit retenue par les juges d'instruction. Contacté par ASI, l'avocat et membre de la Ligue des droits de l'Homme Arié Alimi explique que "le fait d'appartenir à un groupe ou à un ensemble dit blanc ou français peut, en théorie, rentrer dans le texte" prévoyant la circonstance aggravante de racisme.
Mais la simple définition juridique ne suffit pas à prétendre l'existence d'un racisme anti-blanc dans la société française. "Être blanc, c'est appartenir au groupe racial majoritaire dominant, ce qui s'entend d'un point de vue numérique, mais surtout socio-économique et politique", rappelait Magali Bessone dans une interview accordée au Monde Afrique en 2019. La professeure de philosophie politique y rappelait l'importance de prendre en compte les rapports de domination dans la définition du racisme. Un aspect totalement ignoré sur CNews et Europe 1.
"Dire qu'au fond, traiter de « sale Blanc » ou traiter de « sale Noir », c'est la même chose, c'est faire comme si, quand on dit « sale Blanc », ça résonnait avec toute une histoire, avec toute une expérience sociale ordinaire et avec tous les discours politiques. Je n'entends pas de discours politique anti-Blancs, je ne vois pas de discrimination à l'embauche ou au logement pour les Blancs, je ne vois pas de contrôle au faciès pour les Blancs. Donc les expériences sociales ne sont pas les mêmes pour tout le monde", soutenait aussi Éric Fassin, sociologue et professeur de sociologie à l'université Paris VIII, sur France Culture en 2018.
Définitions juridique et socio-politique du racisme
La première grande loi en matière de racisme en France, la loi Pleven du 1er juillet 1972, "avait pour vocation à prendre en considération la question des rapports de domination", explique Arié Alimi, à une époque où la société "commence à appréhender les effets de la colonisation et du racisme dans les structures et dans les esprits." Mais aujourd'hui, les juges ont fait leur "une vision dépolitisée, déshistorisée, désociologisée de la race" qui ne tient plus compte des rapports de domination, continue l'avocat.
"Le code pénal, tel qu'il est écrit, ne sanctionne pas le racisme. Il sanctionne le fait de viser quelqu'un en raison d'une identité. Et non pas le racisme au sens sociologique, historique ou politique du terme, c'est-à-dire un rapport de domination", détaille Arié Alimi, avant d'expliquer qu'il existe aujourd'hui une différence entre la définition juridique et une définition politique et sociologique du racisme. Une différenciation qui relève également d'un combat de "l'extrême droite identitaire de faire reconnaître, par les juridictions, le racisme anti-blanc pour éteindre et invisibiliser la question du racisme sociologique et politique par l'action du juge", conclut-il.