Concert interrompu de Barbara Butch : la parole aux personnes présentes (3/3)
Élodie Safaris - - Médias traditionnels - 243 commentaires"Vraiment, ce n'était pas le chaos que décrivent la plupart des médias"
C'est un emballement médiatique qui cristallise quelques-uns des sujets les plus inflammables : Gaza, Israël, LFI, l'antisémitisme et la liberté d'expression. Dès lors, pas si étonnant que le concert de la DJ Barbara Butch qui s'est déroulé à Grenoble samedi 18 juillet et sa perturbation par une foule de militants et citoyens engagés contre sa venue, aient largement occupé le champ médiatique toute la semaine suivante (et davantage). ASI s'est penché en détail sur le traitement médiatique de cette "affaire", et s'est entretenu avec trente personnes qui étaient présentes ce soir-là. Parmi elles, des militants, des journalistes, ou des spectateurs. Dans une première partie nous avons analysé l'emballement médiatique hors norme autour de cette soirée. Puis dans une deuxième, les biais et angles morts de ce récit médiatique. Dans cette troisième et dernière partie, ASI donne la parole à des militants et citoyens qui ont pris part à la manifestation, ainsi qu'à des journalistes présents.
À quelques exceptions près - "Parole d'Honneur" a reçu Salomé de l'organisation AG féministe, et le Médiaa interviewé Lola, une militante insoumise - leur parole a été absente des médias. Arrêt sur images s'est entretenu avec 30 personnes présentes au Cabaret frappé ce samedi 18 juillet. Parmi elles : quatre journalistes (dont une qui était là à titre personnel) ; six militants d'organisations ayant appelé à l'action, dont trois élus LFI (Allan Brunon, Abdelnour Djebbouri et Angélique Wabene) et une militante insoumise ; six militant·es d'autres organisations, douze spectateur·ices qui ont pris part à l'action ou l'ont approuvée. Ainsi que l'adjoint à la vie culturelle et aux arts à la mairie de Grenoble, Alexis Monge, qui était en coulisses.
Les trente témoins étaient répartis à différents endroits dans le public : certain·es étaient situés tout devant, près des barrières, d'autres sur la gauche, d'autres encore sur la droite, certains tout au fond et un·e autre à l'écart de la foule. Côté journalistes, certain·es sont restés avec le petit noyau d'élus et militants LFI, d'autres ont bougé pendant le set.
Les manifestants interrogés ont entre 18 et 55 ans et ont des profils divers (d'étudiant à ingénieur en passant par artiste, juriste ou encore fonctionnaire).
"On s'est dit « oh wow le boycott a eu un effet ! »"
Le set de l'artiste Piche (reçue sur notre plateau en juillet 2024) qui performait avant Barbara Butch est unanimement décrit par nos sources comme un moment très réussi et suivi par beaucoup de monde. Tous racontent qu'à la fin de cette prestation, la foule s'est massivement dissipée. "Quand ça s'est fini, il y a eu un gros mouvement de foule, plein de monde est sorti pour boycotter, les appels avaient bien marché" rapporte à Arrêt sur images
le journaliste stagiaire Rémy Kiledjian, qui couvrait l'événement pour Le Dauphiné. "Une grande partie de la foule a quitté le festival, on s'est dit « oh wow le boycott a eu un effet ! »", abonde Salomé, militante à l'AG Féministe qui a pris part à l'action mais n'a pas participé à son organisation. Il faut dire que les militant·es avaient œuvré pour sensibiliser les spectateur·ices du festival à leur cause. Plusieurs témoignages décrivent leur présence à toutes les entrées du jardin de ville (où se déroulait le festival) pour tracter. "J'ai vu des gens tracter aux abords du jardin de manière très pacifiste, sans forcément vouloir convaincre à tout prix, raconte le journaliste du Dauphiné, c'était assez chill comme ambiance".
"Sur la moitié restante" du public, "une partie s'est dirigée vers la scène et les gens ont sorti des drapeaux, des pancartes, des keffiehs quand d'autres sont resté·es plus loin, et parmi ces personnes, il y avait un mélange de gens qui soutenaient le boycott et d'autres qui venaient voir le concert", nous raconte de son côté Kapik Namias-Muntlak, militante juive décoloniale.
"Une foule nombreuse et déterminée"
"Elle a commencé à faire son set sans dire bonjour, on n'a pas entendu le son de sa voix", décrit une journaliste présente qui a souhaité conserver l'anonymat. Tous les récits que nous avons récoltés concordent sur la description de l'ambiance qui régnait dans la foule du moment où Barbara Butch est montée sur scène et jusqu'à ce qu'elle la quitte, une vingtaine de minutes plus tard.
"Une foule nombreuse et déterminée à ne pas se décourager avec beaucoup d'énergie" décrit Lola, une militante LFI venue manifester.
"J'ai vu pas mal de doigts d'honneur"
se souvient Julie* à l'instar de la majorité des autres témoignages. "
Moi je ne savais pas quel signe choisir, j'ai finalement préféré tenir le poing levé, j'étais pas à l'aise de lui faire un doigt d'honneur"
poursuit la jeune femme qui a pris part à l'action de façon spontanée. "J'avais l'intention de la boycotter mais j'avais de la curiosité alors je suis restée, à la base je n'étais pas à l'aise de rester la huer", reconnaît la Grenobloise. "Moi, comme d'autres, je faisais une croix avec les bras pour dire « stop »", raconte Salomé, la militante de l'AG Féministe.
"À droite de la scène c'était très tranquille,
assure de son côté Émilie qui décrit "une très bonne ambiance".
"L'ambiance y était safe",
abonde également Judikaël*.
"Le public était massivement acquis au boycott"
"À l'avant, l'ambiance était plus animée, avec des sifflets, des huées et le slogan « on est tous les enfants de Gaza », formant une sorte de petite manifestation gentillette au milieu de non-militants" se souvient de son côté Elisa, qui était sur place avec son copain. "Rien ne paraissait menaçant ou violent, d'autant qu'avec l'espace libéré, ils se sont reculés en gardant une certaine distance avec la scène et sans être masqués", précise-t-elle encore.
"Autour de moi il y avait de la place entre les gens, j'ai pas ressenti de tension dans l'espace",
se remémore aussi Salomé. "On n'était pas du tout serré dans le public, quasi personne ne dansait, par contre tous les gens autour de moi huaient, ou sifflaient. Il n'y avait pas un seul moment de silence", se souvient également Fabien, qui était sur place avec des amis et qui a, lui aussi, participé à la manifestation.
"Ce qui était surprenant c'est qu'autour de moi, tout le monde était là pour protester" raconte Salomé. "C'était très impressionnant, le public était massivement acquis au boycott, personne ne s'y attendait", nous raconte également Clara*, militante féministe et antiraciste.
"Assez vite je me suis dit que ça allait être intenable de poursuivre, ça n'avait aucun sens, le public était massivement hostile à sa présence sur la scène et se réjouissait manifestement à la perspective qu'elle parte", se souvient celle qui est aussi juriste. "Il y avait plein de personnes solidaires,
nous rapporte à son tour Blandine du collectif Palestine en Isère, côté LFI on voyait bien un groupe structuré mais il y avait un truc qui ressemblait à un élan spontané"
. La militante décrit "une certaine harmonie dans le public"
et "un élan collectif"
mais "rien d'agressif"
. Un témoignage corroboré par celui de Morgane. La jeune femme était venue seule par curiosité et avait gardé ses distances avec la foule, de peur que cela dégénère : "c'était tellement puissant et motivant que j'y ai participé, j'ai adoré, c'était beau"
. Clara* aussi dit avoir "
perçu"
du public "une très forte cohésion dans le rejet politique de ce qui se passait"
.
"Notre premier « Free Palestine » on l'a chanté en rythme sur le premier morceau du set,
se remémore Salomé, la militante de l'AG Féministe 38,
après on a chanté
« Tahya Falestine »"
[« Vive la Palestine » en arabe]. Des chants antifascistes ont également été scandés selon plusieurs témoignages.
"Le max de violence qu'on a vue à droite de la scène ce sont des doigts d'honneur"
Salomé dit ne pas avoir entendu de slogans visant Barbara Butch : "Le seul truc c'était une pancarte « Barbara Butch de là » que je ne trouve pas violente"
.
Jasmin non plus n'a vu "aucune véhémence, aucune agressivité mais
que des gens qui étaient là pour dénoncer"
, mis à part - tout de même - quelques insultes marginales comme "nique ta mère"
. Pour Fabien, le plus violent entendu fut "casse-toi".
Aucune des personnes présentes avec qui nous avons pu nous entretenir n'a entendu de propos antisémites, grossophobes ou lgbtphobes.
"Les gens n'étaient pas contents mais ça restait non violent"
rapporte également Émilie avant d'ajouter : "Le
max de violence qu'on a vu à droite de la scène ce sont des doigts d'honneur".
"Les seules choses que j'ai entendues c'était : « casse-toi Barbara »"
se souvient le journaliste Rémy Kiledjian. Pour lui non plus, il n'y avait pas de "haine"
, dans la foule de manifestants, ni même de "réelle animosité"
mais peut-être de "l'hostilité".
Une autre journaliste qui souhaite rester anonyme dit "comprendre que Barbara Butch ait parlé de climat de haine"
même si elle considère que le terme "hostile"
est plus adéquat. Elle assure, elle aussi, n'avoir vu "aucune violence"
: "J'en suis sortie en me disant que c'était pas top pour les verres jetés, mais bon, c'était une contre-manif et à titre d'exemple, j'ai trouvé les manifestations contre la réforme des retraites plus violentes que ça !".
Un troisième confrère qui couvrait la soirée utilise, lui, le mot "animosité",
et évoque un moment "intense"
: "L'ambiance n'était pas pacifique, c'était
une manif bien organisée
avec des militants déterminés"
.
La journaliste Emma Jacob a couvert la soirée pour Ici Isère. Elle raconte à ASI : "V
isuellement en termes d'action ce n'est jamais parti dans la violence, parce que ceux qui avaient le sang chaud étaient calmés"
. Elle précise toutefois qu'"
un de ces militants avec masque chirurgical a tenté de l'empêcher de filmer plusieurs fois"
et dit avoir vu "c
inq ou six mecs casque et masque sur le visage"
. "Pour moi la haine c'est tangible si tu entends des insultes ou que tu vois des gestes, mais moi je n'ai pas vu ça", raconte la journaliste de Radio France. Qu'a-t-elle vu ou entendu ? "J'ai entendu des slogans propalestiniens tout du long et il y a eu des gens qui lui criaient de dégager...
est-ce qu'on peut dire que c'est de la haine ?
Peut-être que ça peut être perçu comme ça mais la majeure partie de ces 20 minutes ressemblait surtout à une manif"
.
De son côté, Alexis Monge, adjoint à la maire de Grenoble en charge de la vie culturelle et des arts qui se trouvait dans les coulisses d'où il avait "une petite visibilité sur Barbara et sur la foule", décrit lui aussi, à ASI, une "foule déterminée à exprimer son mécontentement, sa désapprobation et à faire du bruit" ainsi qu'une "tension palpable".
Un "groupe alcoolisé"
"En réalité, les seuls mouvements violents de la soirée provenaient uniquement d'un groupe alcoolisé pour lequel personne n'est intervenu afin de protéger le public ou l'artiste précédent"
raconte Elisa. Selon plusieurs témoignages, qui concordent avec celui de la spectatrice, ce groupe perturbait déjà le set de l'artiste Piche qui se produisait avant Butch. "Dès que le set a commencé et qu'elle a parlé de la communauté LGBT,
le groupe s'est mis à crier des insultes (« Ta gueule », « Salope »), à diffuser de la musique extrêmement fort via leur propre appareil, puis à s'imposer dans le public en poussant les gens sous couvert de danser"
détaille Elisa qui dit d'ailleurs s'être fait bousculer et raconte que son copain a même été "attrapé au bras" et "griffé" par l'un d'eux. "
Oui, je les ai vus pendant la performance de Piche, ils écoutaient les Bérus et étaient très alcoolisés"
corrobore Yann, militant antiraciste."Ils bousculaient des gens car ils étaient complètement arrachés"
raconte aussi Jasmin, un spectateur qui a pris part à la manifestation.
Julie* aussi dit avoir vu "un mec torse nu qui se baladait avec une bouteille en verre"
: "Nous l'avons tout de suite repéré et surveillé avec la personne qui m'accompagnait car nous avions peur qu'il fasse quelque chose de bête justement, pour la DJ ou pour le public. Nous l'avons suivi un peu, mais lorsqu'il s'est approché de la scène il a été intercepté par la sécurité. Je ne peux pas dire s'il avait l'intention de jeter ou pas sa bouteille, il était juste agité comme un mec bourré"
.
Salomé, la militante d'AG Féministe dit avoir vu "
des hommes blancs de 40/50 ans avec des
chiens détachés, sur la gauche de la scène"
. L'un d'eux en particulier "titubait et
manquait de se casser la figure".
Elle dit l'avoir attrapé par les bras avec l'élue LFI Angélique Wabene pour aller l'installer sur un banc. Puis être allée chercher des secouristes pour s'occuper de lui, avant de retourner dans la foule.
"J’ai surtout essayé de faire en sorte que ça ne dégénère pas"
Quid du comportement des élus et militants LFI présents sur place, pointés du doigt par de nombreux médias ? Emma Jacob raconte : "Il y a des moments où c'était un peu tendu lorsque des gens se rapprochaient des barrières car les agents de sécurité les repoussaient et laissaient seulement les journalistes être collés aux barrières, ça créait des tensions". Mais la journaliste mentionne la présence d'une jeune femme "avec un t-shirt vert"
qui "calmait les deux-trois personnes en question, dont des personnes alcoolisées"."Quand des gens criaient un peu fort, elle les prenait, ça se voyait qu'elle ne voulait pas de débordements, je l'ai vue faire ça plusieurs fois". "Certaines personnes clairement identifiées
avec drapeaux, masques chirurgicaux et casquettes étaient à l'origine de tensions avec un homme qui soutenait Barbara Butch. Là aussi, elle et d'autres gens sont intervenus aussitôt pour que ça se calme",
décrit encore la journaliste d'Ici Isère.
La jeune femme qui portait le t-shirt vert est la même que celle mentionnée par Salomé. C'est Angélique Wabene, conseillère municipale LFI de Grenoble, comme elle l'a elle-même confirmé à ASI. "I
l n'y a pas eu énormément de débordements. Il y a eu quelques moments de tension, surtout avec des personnes qui étaient venues soutenir Barbara Butch et qui étaient juste devant la scène,
détaille l'élue insoumise, c
omme on sifflait et qu'on scandait des slogans pour couvrir le concert et exprimer notre opposition, ça a pu les agacer et il y a eu deux ou trois échanges un peu tendus".
"Moi, j'ai surtout essayé de faire en sorte que ça ne dégénère pas,
poursuit Angélique Wabene, o
n était là pour porter un message politique et montrer notre mécontentement, pas pour qu'il y ait des incidents ou des violences"
. Et de conclure : "On était déterminés dans notre action tout en veillant à ce que ça reste calme".
Lola, militante à LFI présente ce soir-là décrit également "une femme qui était violente avec un des militants - pas forcément de LFI", et qui a "pris un briquet et a essayé de brûler le drapeau". Une scène que l'on voit d'ailleurs dans le reportage de Place Gre'net (à partir de 1:44).
"Les flics étaient là mais ne sont pas du tout intervenus"
Plusieurs de nos sources rapportent la présence de forces de l'ordre qu'ils n'ont jamais vu intervenir. "Les flics étaient là mais ne sont pas du tout intervenus, vraiment ce n'était pas le chaos que décrivent la plupart des médias"
abonde Kapik, la militante de Tsedek. "Il y avait des flics de partout, s'il y avait eu un débordement je ne vois pas comment ils auraient pu ne pas intervenir"
témoigne également Fabien."Je me dis que s'il y avait eu autant de violence que ce qui a été dit dans les médias, les mecs de la sécu seraient intervenus" estime également Julie*.
"Vu que ça faisait des semaines que l'annonce de boycott était lancée, je m'attendais à un service de police conséquent donc j'étais très surpris de leur discrétion", nous dit Rémy, le journaliste du Dauphiné. La journaliste Emma Jacob confirme elle aussi n'avoir vu "aucune intervention de la police ni tensions avec les forces de l'ordre".
"J'étais persuadée que la ville allait contrôler les entrées et empêcher les drapeaux et keffieh d'entrer après les appels à déprogrammer puis à boycotter, mais toutes les entrées du parc étaient libres, il n'avait aucun contrôle"
nous raconte Clara* à l'instar de nombreux autres témoignages.
De son côté, Alexis Monge rapporte avoir, en effet, "mis en place de la police municipale - normalement pas présente sur l'évènement - pour éviter les débordements"
. Il nous indique également que la mairie avait "sécurisé la partie électrique en la mettant par exemple plus en hauteur"
pour certains câbles.Mais pas tous, puisque certains ont été sectionnés ce soir-là,comme révélé parMediapart.
"Chaque personne qui lançait un gobelet était freinée par les autres manifestants"
Dans les jours suivant le concert, Mediapart et le Parisien ont fait état, sur la base d'un rapport policier et d'une vidéo fournie par les équipes de l'artiste, de plusieurs projectiles (bouteilles d'eau et bouteilles en verre) lancés sur la scène pendant le set de Barbara Butch et l'intervention d'Alexis Monge.
Nous avons questionné toutes nos sources à ce sujet. Si la majorité d'entre elles ont vu voler une bouteille en plastique, "une petite cristalline de 50cl"
, "un gobelet"
ou une "écocup"
(gobelets vendus à la buvette du festival qui ne vendait pas de bouteilles en verre), aucune n'a vu de bouteille en verre lancée sur la scène ni dans la foule.
Toutes décrivent des épiphénomènes et aucune n'a vu de militants ou élus insoumis lancer quoi que ce soit. Rémy Kiledjian du Dauphiné dit être resté "pratiquement tout du long avec les Insoumis, tout le temps dans un périmètre de cinq mètres à leurs côtés" mais n'avoir " rien vu".
Deux autres journalistes ont vu "deux gobelets jetés et des gouttes"
ou encore "deux petits trucs qui arrivaient sur scène".
"J'ai fait beaucoup de festivals où ça se passait bien et il y avait aussi des verres balancés sur scène,
insiste l'une d'eux, c'est pour ça que je dis que ça ne m'a pas paru si violent que ça".
Emma Jacob d'Ici Isère a, elle aussi, vu ce qu'elle "identifie comme un gobelet"
, voler.
"J'ai juste vu une écocup voler dans la foule comme dans tous les concerts que j'ai fait dans ma vie"
relativise Emilie, une spectatrice. Zoé* a vu "deux ou trois verres en plastique qui ont été jetés sur le devant de la scène et pas directement sur les gens qui étaient dessus"
et précise que "chaque personne qui lançait un gobelet était freinée par les autres manifestants".
Julie* dit avoir reçu au milieu du set "des gravillons"
sur la tête, venus depuis "l'arrière droite du public"
mais que ni la sécurité devant la scène, ni les gens autour d'elle n'ont réagi. "On s'est retourné, on a vu une personne qui avait l'air énervée, je me suis dit que peut-être c'était contre nous ou juste quelqu'un d'ivre".
Barbara Butch avait raconté au Parisien avoir reçu des graviers sur sa console.
Clara*, militante féministe et antiraciste dit avoir vu "un projectile atteindre le bord gauche de la scène" qui l'a "arrosée au passage" : "Un gobelet ou une bouteille remplis de liquide , lancé par un homme seul et manifestement ivre, torse nu, sans drapeau ni keffieh ni pancarte".
"Vers la fin il y a eu une canette qui a été projetée, elle était plutôt remplie et a atterri sur la table de DJ de Barbara Butch"
alors qu'elle mixait toujours, témoigne de son côté Judikaël*.
Comme l'a rappelé Arié Alimi, avocat de la ville de Grenoble dans cette affaire, la plainte de la mairie est "déposée contre X"
: "Nous n'
avons pas d'imputation à qui que ce soit pour l'instant"
a-t-il déclaré, à propos des jets de projectiles.
De son côté, Alexis Monge, l'adjoint à la mairie de Grenoble dit avoir vu "
des projectiles arriver sur scène"
mais être incapable de dire ce que c'était. Il n'a pas non plus vu d'où venaient ces projectiles. Lorsqu'il a pris la parole sur scène accompagné de Lény Moulin, adjoint en charge de l'évènementiel, Alexis Monge a vu un projectile "passer à côté"
de lui, sans pouvoir l'identifier non plus.
Il confirme à ASI ce que l'ensemble de nos sources nous ont rapporté : la foule s'est ensuite rapidement dispersée dans le calme et sans incidents.
"Deux réalités parallèles complètement différentes"
Tous·tes les manifestant·es avec qui ASI s'est entretenu affirment que le récit médiatique ne correspond pas à ce qu'ils ont vécu ce soir-là. Elsa décrit un récit "exagéré et pas très réaliste". Max le trouve "scandaleux". Julie* se dit "
pas mal c
hoquée de voir les récits dans les jours qui ont suivi car ça ne correspondait pas du tout à la réalité" de ce qu'elle avait "vécu".
La grenobloise est "en colère" face à la "récupération médiatique autour de l'évènement". Même discours du côté de Jasmin : "C'est de la propagande, du mensonge, c'est fait pour nourrir cette montée du fascisme, c'est encore une inversion des valeurs".
Lola, militante à LFI, dit avoir eu "l'impression d'avoir vécu une réalité parallèle". Elisa aussi se dit "extrêmement perplexe" et a "l'impression qu'il y a eu deux réalités parallèles complètement différentes" : "J'ai un peu l'impression d'halluciner et d'avoir loupé un truc alors que j'y étais, le contraste étant assez important".
"Je ne nie pas que la situation a pu être perturbante pour l'artiste, ou qu'il y ait pu y avoir des projectiles, mais on reste très loin d'un groupe violent, masqué et insultant" poursuit Elisa. "Je pense que c'est très dur à vivre d'être face à des gens qui sont hostiles, c'est pour ça que je ne voulais pas y participer au départ"
confie également Julie*. Blandine, militante à Palestine en Isère en convient tout autant : "Quand on est victime d'un rejet comme ça d'une masse face à soi, je comprends que ce soit pas facile à vivre et que, pour elle, le moment n'était pas agréable".
Quid des journalistes présents ? Sous couvert d'anonymat, l'un d'eux abonde : "Il y a un décalage avec ce qui est décrit dans les médias, à savoir un évènement ultra violent. Moi, je n'ai pas l'impression que c'était si violent". Rémy Kiledjian, du Dauphiné, dit sensiblement la même chose :"Je suis un peu choqué de la dimension que ça a pris au niveau national, je ne m'y m'attendais pas". Il se dit "perdu", avoir "l'
i
mpression de ne pas avoir vécu la même chose" et affirme être "
perturbé par cette récupération politique et médiatique".
"Quand je suis rentrée j'étais contente de cette mobilisation, il y avait de la force dans ce collectif, on a réussi à perturber le concert, c'était une victoire", se souvient Salomé. "Le lendemain quand j'ai vu les médias et cette exagération, j'étais choquée", poursuit la militante à l'AG Féministe. Avant d'ajouter : "On a exprimé une colère collective, le fait que le contenu politique de cette colère soit vidé de son sens et qu'on nous accuse d'être antisémite et d'exprimer de la haine, ça m'a dégoûté".
"Ce qui m'énerve le plus c'est que tout le monde a embrayé dans le narratif de l'attaque antisémite/lesbophobe/grossophobe", soupire à son tour Kapik. "C'est très essentialisant pour elle, elle se retrouve manipulée et j'imagine renforcée dans ses craintes (légitimes) de subir de nouveau un harcèlement comme elle en a subi de la part de l'extrême droite après les JO".
Arrêt sur images
a fait part à Alexis Monge de quelques-uns de ces témoignages. L'adjoint à la maire de Grenoble reconnaît volontiers qu'on n'est "pas face à une foule homogène".
Mais celui qui se dit, lui aussi, "étonné de l'ampleur nationale"
de cette "affaire", reste prudent et se refuse à d'autres commentaires : "J
e préfère m'en remettre à la décision de la justice plutôt que de réalimenter un débat politique". A
vant de rappeler, tout de même, qu'on est "à dix mois de la présidentielle".
*Tous les prénoms accompagnés d'une étoile ont été modifiés sur demande des interviewé·es.
Toutes les personnes militantes sont présentées comme tel, les autres sont de simples spectateur·ices qui ont pris part à l'action ou l'ont soutenue.
Contactées, Barbara Butch, son agente et son avocate n'ont pas répondu à nos sollicitations.