Pas de précaires dans les fictions télé : "Les publics ne vont plus accepter cette soupe insipide"

La rédaction - - Ciné, séries & docus - (In)visibilités - 43 commentaires


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Les fins de mois difficiles, les feuilles de paie indéchiffrables mais toujours désespérément au ras du sol, le maquis des allocations et des aides sociales... toute cette réalité sociale rendue visible par le mouvement des Gilets jaunes, était totalement absente auparavant des images d'information, mais aussi des images de fictions télé, les séries, les téléfilms. Comment et pourquoi cette réalité sociale a-t-elle été éclipsée dans les fictions ? C'est parfois subtil et c'est le sujet de notre émission avec nos deux invitées : Mémona Hintermann-Afféjee, ex grand reporter et ex-membre du Conseil Supérieur de l'audiovisuel ; Pauline Rocafull, scénariste : Le Piège afghan (Arte, 2010) ; Classe Unique ( France 3, 2019), film sur la désertification des campagnes et les migrants.

Baromètre de la diversité 2018

Dès le début du mouvement des Gilets Jaunes, des images sont brutalement apparues sur nos écrans. Exemple, à la veille de notre enregistrement encore, en marge du "grand débat national", Emmanuel Macron s'est rendu  à Bourg-de-Péage (Drôme), où il a été confronté aux témoignages d'un couple de boulangers, formulant des doléances sur le montant de leur retraite. Sujet quasi invisible sur nos télés, c'est aussi un "parler", une voix, un accent, jusque-là absents, qui ont fait irruption. Preuve encore de cette absence, le dernier baromètre de la diversité publié, le 10 janvier 2019, conclut que la télé est trop blanche, trop citadine et trop riche, même si des efforts ont été observés. 

Le pourcentage de personnes perçues comme en situation de précarité sur les écrans sur l’année 2018 est de 0,7 %. Un taux bien en dessous de la réalité économique -ce chiffre est calculé à partir des emplois occupés par des salariés et des indépendants. Et parmi ces emplois, 13 % sont considérés comme précaires, on est donc loin des 0,7 représentés à l’écran. 

Est-ce qu'il y a eu une évolution ou le CSA ne sert-il qu'à publier des baromètres année après année ? Pour Mémona Hintermann-Afféjee, "le travail du CSA sert à quelque chose mais il n'est pas écouté". "Par exemple ce rapport, montre-t-elle en brandissant une étude sur la représentation de la diversité à la télé et à la radio, nous le transmettons aux députés, il serait intéressant de leur demander s'ils l'ont lu, pour dire ensuite aux patrons de chaînes :  vous ne représentez pas la société française, alors que c'est un enjeu de cohésion sociale." Et d'ajouter : "on voit depuis quelques jours sur les écrans des visages que l'on voit dans la réalité" en référence au mouvement des Gilets jaunes. 

Une semaine de visionnage des séries sur tf1 et France 2

Nous avons regardé toutes les fictions diffusées en prime time entre le 16 et le 23 janvier sur TF1 et France 2 . Le résultat saute aux yeux. Les classes moyennes et les catégories socioprofessionnelles supérieures sont surreprésentées, et les pauvres et les petites classes moyennes quasi invisibilisées. Tous les personnages vivent dans des grands appartements avec baies vitrées ou de grandes maisons au bord de l’eau. 

On l'observe dans plusieurs extraits de séries diffusés à la suite sur le plateau : Infidèles, On va s'aimer un peu beaucoup, Philarmonia ou encore Demain nous appartient. Cette série, par exemple, met en scène Chloé Delcourt, interprétée par Ingrid Chauvin, l’actrice Star de Tf1, professeure de SVT, mariée à un gardien de la Marina à Sète, mais qui habite dans une belle et immense demeure. Habitat qui contraste avec sa réalité sociale. Pourquoi tous ces personnages vivent-ils dans des intérieurs de magazines de déco ? Y a-t-il des consignes ? demande Daniel Schneidermann. "Non, répond la scénariste Pauline Rocafull. Mais on peut expliquer ce phénomène par un sous-développement du poste de directeur artistique aujourd'hui en France, qui fait que le critère pour décider d'un décor, se limite à se demander si c'est beau ou pas beau." En somme, "peu importe le  critère social des personnages, l'idée étant de mettre quelque chose de beau à l'écran." Et d'ajouter : "les sujets qui mettraient des personnes en situation difficile ne sont pas les plus appréciés en télévision, car il y a l'idée fausse mais très répandue dans les chaînes que les classes sociales pauvres ou défavorisées n'ont pas envie de se voir à l'écran."

Hintermann-Afféjee abonde : "c'est exactement l'argument massue que l'on m'a servi et j'ai trouvé de nombreux contre-exemples notamment dans la fiction américaine (...) Ceux qui sont aux manettes à la direction de ces chaînes n'ont pas pris conscience qu'on pouvait incarner la France différemment."

Fais pas ci, fais pas ça 

On diffuse également un extrait de Fais pas ci Fais pas ça, série emblématique du phénomène de surreprésentation des classes moyennes et CSP +, selon les scénaristes que nous avons interrogés. 

Pour Hintermann-Afféjee, "il y a un manque de volonté" qu'elle a observé durant son mandat au CSA. "Il y a selon moi, un moment crucial, poursuit-elle. Je suis persuadée que les publics ne vont plus accepter cette espèce de soupe insipide." Et d'insister : "le jour où les gens se diront on n'en veut plus, c'est l'histoire des Gilets jaunes (...), nous aussi on fait partie de la Nation, ce jour-là, plus d'audience, plus de pubs."

Rocafull pointe un autre obstacle : l’homogénéité du profil des scénaristes de la classe moyenne et supérieure, de même du côté des producteurs. "Pour pouvoir parler d'une couche sociale et d'une forme de diversité, il faut aussi qu'on puisse apprendre cette réalité, souligne-t-elle. Or les possibilités d'observer la France sont très rares, notamment dans les reportages." Et de conclure : "la France en tant que telle ne se connaît pas, et les élites ne connaissent pas la France."

Représentation des précaires

Rare apparition d'un personnage en situation de précarité durant notre semaine de visionnage dans la série On va s'aimer un peu beaucoup, diffusée sur France 2. Mais il campe un rôle de... dealer. "Lorsque France Télévisions lance des audits pour savoir de quel personnage les spectateurs se sentent proches, réagit Rocafull, le groupe est très surpris de voir qu'ils se sentent beaucoup plus proche de personnages de séries nordiques, en l'occurence Trapped, une série islandaise, dont le héros est assez bourru, rond, avec une barbe et maladroit qui correspond un peu à tout le monde." Ce type de profil pourrait devenir "la mode, avec les gilets jaunes", pointe Hintermann-Afféjee qui rappelle que "le sujet est politique". 

Autre exemple : le 3584 ème épisode de Plus belle la vie (France 3). Extrait avec  deux personnes qui discutent de leurs problèmes de logement. "On est très exigeant sur la caractérisation sociale des familles", confirme Rocafull, une des scénaristes de la série.

L'ovni : Capitaine marleau

Un véritable contre-exemple : Capitaine Marleau, la série française diffusée à partir de 2015 sur France 3. Capitaine Marleau est un personnage excentrique, une chapka colorée toujours vissée sur la tête. Mais sous ses traits décalés, apparaît une policière hors norme, car comme elle le dit : elle "s’enfonce" dans ses enquêtes. Le rôle est interprété par Corinne Masiero. Dans la vie, l’actrice a connu des situations de précarité sévère. Un temps SDF, elle a également évoqué son expérience de prostituée dans la presse. Avec sa parka verte et sa vieille voiture, une Range Rover des années 88, son personnage dans Capitaine Marleau apparaît plutôt modeste et issu de la classe populaire, tandis qu’elle enquête essentiellement dans les milieux bourgeois. 

Comment un tel ovni, qui remporte un franc succès, est-il parvenu à se faire une place sur le petit écran ? "Il y avait une envie première de la part de France 3 de travailler avec la réalisatrice Josée Dayan, ensuite un sujet est né mais je ne sais pas s’il y avait la vraie volonté de faire ce type de personnage. Je pense que c'est un accident heureux", tranche Rocafull. Elle déplore par ailleurs que "les équipes en place dans les chaînes, traditionnellement en France, sont quasiment immuables, ce qui n'est pas le cas en Grande-Bretagne, où ils changent régulièrement de chargés de programme."

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