Mali : "Non seulement ce n'est pas gagnable, mais c'est déjà perdu"

- Scandales à retardement - 41 commentaires


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Déjà huit ans que la France mène dans le Sahel une guerre contre les jihadistes de l'État islamique au Sahara. Dans les médias, l'opération Barkhane est tour à tour victime et pourvoyeuse de fake news. Comment les médias travaillent-ils sur cette zone difficile d'accès, dans le "brouillard de la guerre" ? ASI a échangé avec des journalistes qui couvrent "Barkhane" : Jean-Dominique Merchet (L'Opinion), Rémi Carayol (journaliste indépendant, Mediapart, Monde diplomatique) et Mériadec Raffray (journaliste et officier de réserve).

Arrivée en 2013 dans le Sahel, la France y livre, conjointement avec les armées locales, une étrange guerre contre les jihadistes de l'État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). L'opération Barkhane se poursuit dans une "certaine opacité" dans les médias, relève notre présentateur Daniel Schneidermann. L'armée française est en effet la cible de diverses fake news par les populations locales. Ce qui ne l'empêche pas elle-même de prendre ses aises avec la vérité...

Le Mali, c'est joli

A la télévision, on voit parfois des images des actions de l'armée française sur le terrain sahélien. Anne-Claire Coudray, journaliste à TF1 et présentatrice du JT, y est allée en décembre 2020 et s'y est mise en scène avec de très belles images et des interviews de militaires souriants. Elle a beaucoup insisté sur le rôle de la France sur les opérations maraîchères locales : on peut entendre dans l'extrait que les populations entendent "profiter de la moindre bulle de sécurité pour faire prospérer l’économie".

Pour Jean-Dominique Merchet de l'Opinion, ces images "ressemblent un peu à de la communication (...) Dans Le Bled [journal de propagande de la presse militaire coloniale française publié pendant la guerre d'Algérie, ndlr] on disait déjà que tout allait bien et qu'on aidait les populations". Et pour une chaîne de télé, ces images de journalistes "embedded", c'est de l'or en barre : "L’armée en général, et l’armée au Mali en particulier, ça fait des images incroyablement belles, les télévisions en sont friandes, poursuit Merchet. Sauf que c’est quand même la guerre, et la guerre c’est dégueulasse."  Rémi Carayol, journaliste indépendant, qui publie régulièrement dans Mediapart, estime que ce type de reportage "n'est pas propice pour faire un travail correct", car "on ne voit qu'une facette de la situation, et cette facette est bien modelée par les officiers" sur place. Pour Mériadec Raffray, en revanche, "oui, c’est une forme de journalisme", qui montre "le micro-tableau d’un projet beaucoup plus vaste".

Des colonnes ? mais quelles colonnes ? 

Une autre façon de faire du journalisme sur la situation dans le Sahel, est de produire une information indépendante de la communication de l'armée. C'est le cas de Merchet qui a publié en février dernier un article sur la légende des "colonnes jihadistes fonçant sur Bamako". La France avait en effet, en 2013, justifié son intervention au Mali par la menace de "colonnes" de jihadistes fonçant vers la capitale malienne, comme l'avait affirmé le ministre des affaires étrangères de l'époque, Laurent Fabius. Thèse encore récemment défendue par la ministre des armées Florence Parly. 

"C'est ce qu'on appelle un story-telling. Dans l'imaginaire français, une colonne c'est un peu une Panzer division qui marche vers Paris, analyse Merchet […] Il n’y a aucune image, aucune preuve, aucun document", à l'appui de cette information."Tout ce que j’ai écrit n’a absolument pas été démenti", relève en outre Merchet. Raffray nuance : "C’est quoi une colonne ? si c’est 200 ou 300 véhicules, bah non c’est pas ça" qui menaçait la région. "Il y a un coup d'État en 2012 à Bamako, et les services secrets avaient fait le pari que les forces jihadistes allaient en profiter pour prendre le Mali". "Moi, ça fait huit ans que j'essaye de savoir pourquoi les troupes jihadistes sont descendues vers Mopti", observe de son côté Carayol. Car selon la version officielle, c'est ce mouvement de troupes terroristes qui a fait craindre à l'état-major français la chute de Bamako. Carayol, lui, ne croit pas en cette hypothèse et en explore d'autres : selon lui, les terroristes auraient pu avoir été "appelées par les populations locales, notamment les Peuls, victimes d’exaction de l’armée malienne. Je ne dis pas que c’est l’unique raison. […] En tout cas, au Mali aujourd’hui, personne ne croit qu’ils descendaient pour prendre Bamako."

Sur Twitter : Fake news et faux comptes 

Au Sahel, l'armée française semble adopter son propre story-telling. Mais est elle-même la cible de fausses informations. Elle se livre en ligne, notamment avec les Russes, une guerre froide numérique à base de faux comptes et de messages de propagande. Notre journaliste Maurice Midena est revenu sur son enquête de cette semaine. En janvier 2020, les dirigeants du G5 Sahel et de la France se sont réunis lors du sommet de Pau pour redéfinir le cadre de leur coopération dans la lutte contre l'État islamique dans le Sahara. Alors que la présence militaire française était vivement critiquée au Sahel par les populations locales, une cellule de cyber-activistes a œuvré sur Twitter pour améliorer l'image de Barkhane en ligne, en marge du sommet palois. S'y mêlent des "vrais" comptes et des alias montés de toute pièce. Ainsi que des articles signés par de prétendus journalistes dans des médias africains. Une agence de communication parisienne, Concerto, influente en Afrique, est derrière cette opération. 

Raffray ne pense pas que Barkhane soit le commanditaire de ces faux comptes : "Je n'y crois pas. L'état-major fait ça en interne. L'armée n'a pas besoin de Concerto. Ils ont des spécialistes pour mener de telles campagnes en ligne." Merchet non plus ne pense pas que Barkhane soit derrière tout ça, mais s'interroge : "qui a payé Concerto ?".   

jour de mariage ?

Depuis janvier, l'armée française est au cœur d'une controverse. Après avoir frappé un village, 19 personnes sont mortes. La France assure qu'il s'agit de jihadistes. De nombreux témoignages locaux affirment au contraire que de nombreux civils sont morts, car il s'agissait d'un mariage... Florence Parly n'a eu de cesse de marteler que seuls des hommes ont été tués, et qu'il s'agissait bien "d'un groupe terroriste". Avec ses témoignages de locaux, Carayol a "rapidement eu la quasi-certitude qu'il s'agissait d'une cérémonie." Pour Raffray, ces deux versions qui s'opposent sont caractéristiques "du brouillard de la guerre. Mais la version officielle a beaucoup tardé. Cinq jours, c'est trop tard"Carayol s'étonne de la façon dont la France aborde la question de ses "bavures" : "Les accusations de bavure [contre la France] sont très rares, la France est très correcte en la matière, mais à chaque fois [qu'il y en a une] c'est le silence puis le déni total. Jamais la France n’a reconnu une seule bavure. En 2020, ils ont lâché 206 bombes, tué 12 000 combattants […] : pas une seule erreur ? Chapeau…"

Pour Merchet, la vérité se trouve quelque part au centre : "Je pense que les deux versions sont vraies : c'était un mariage et il y avait des jihadistes. Ils sont comme des poissons dans l’eau ! Ce sont des gens de là-bas : ce sont leurs cousins, leurs alliés, leurs proches. Ce que nous combattons, ce ne sont pas des groupes armés terroristes, ça c’est de la construction médiatique. C'est une insurrection d’une partie de la population. Nous sommes face à des guérillas, pas des réseaux terroristes."

Pour conclure, Daniel Schneidermann demande à nos invités  : "Faut-il rester ? Est-ce que cette guerre est gagnable ?" Pour Raffray, "la question ne se pose pas comme ça : si on reste qu’est-ce qu'on y gagne et qu'est-ce qu’y on perd ? si on part, qu'est-ce qu'on gagne, qu'est-ce qu'on perd ? C'est l'équilibre des balances." Merchet est plus catégorique : "Non seulement c'est pas gagnable, mais c'est perdu : dès lors qu'on a décidé de rester après Serval, c’était perdu. On va avoir du mal à s’extraire, mais on ne gagnera pas cette guerre ! On peut se demander ce qu’est une victoire. On ne sait pas ce qu’est une victoire. Mais on sait ce qu'est une défaite."


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