Bretagne : "Les correspondants savent tout mais ne peuvent rien dire"

La rédaction - - Investigations - 35 commentaires


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Rien ne va plus en Bretagne, en tous cas chez les journalistes bretons, qui dans une lettre ouverte sans précédent au président de la région Bretagne, dénoncent les intimidations, les auto-censures, les censures en provenance de la profession agricole en général et plus particulièrement sur le sujet de la pollution aux algues vertes. L'information bretonne doit-elle s'émanciper, va-t-elle s'émanciper ? Questions posées à nos deux invités : Philippe Gaillard, ancien rédacteur en chef de la rubrique agricole de Ouest-France ; et Morgan Large, journaliste à la radio locale bilingue RKB et conseillère municipale d'opposition à Glomel (Côtes d'Armor).

"Ouest-France n'est pas un journal d'investigation"

Le 25 mai dernier, des journalistes publient une lettre ouverte au président de la région Loïg Chesnais-Girard pour dénoncer des pratiques d'intimidations, d'auto-censure et de censure de journalistes qui travaillent sur le milieu de l'agroalimentaire en Bretagne. La lettre fait suite à une tribune publiée le 8 mai par un collectif citoyen en soutien à la journaliste Inès Léraud, poursuivie pour diffamation pour plusieurs de ses enquêtes, dont l'une sur l'omerta entourant la dangerosité des algues vertes (Léraud est co-autrice de la BD parue à l'été 2019 Algues vertes, l'histoire interdite)

Morgan Large raconte comment en 2015, alors que l'affaire des algues vertes est "froide", Inès Léraud appelle la préfecture des Côtes d'Armor et se fait en retour menacer de diffamation. "Ça a été un déclencheur pour Inès Léraud. Elle s'est dit qu'il fallait qu'elle aille vivre en Centre-Bretagne et enquêter". Ce qui donnera notamment sa longue série radiophonique pour France Culture dans l'émission Les pieds sur terre

Léraud est également poursuivie pour diffamation par Jean Chéritel, grossiste de fruits et légumes. Membre du comité de soutien pour la journaliste, Large raconte qu'une conférence de presse a été organisée le 22 mai dernier pour évoquer les procédures contre sa consœur. Ouest-France et Le Télégramme y étaient présents. En plateau, Morgan Large évoque la "peur d'être attaqué en diffamation" de ces deux quotidiens (contrairement à ce qu'elle dit en plateau, Morgan Large a tenu à préciser que Ouest-France a cité dans son article le nom de Chéritel - mais pas dans son chapeau). "A priori, il n'y a aucune raison d'avoir peur, particulièrement pour un journal comme Ouest-France", commente Philippe Gaillard. "Je pense qu'il y a une auto-censure qui se met en place". "Ouest-France n'est pas un journal d'investigation". Comprendre : "Ouest-France fait le boulot correctement mais c'est les autres qui prennent le risque. C'est classique."

Nous avons interrogé Loïg Chesnais-Girard en amont de notre émission (la vidéo est visible à la fin de cet article), qui se veut garant de la liberté d'expression en Bretagne. Morgan Large reste cependant inquiète. 

La mainmise de l'agroalimentaire sur l'argent public

En 2018, la municipalité de Glomel retire à la radio local RKB pour laquelle travaille Morgan Large une subvention de 75 euros. Une somme anecdotique, mais l'incident est révélateur du climat. L'agroalimentaire, l'agriculture et l'environnement sont des sujets qui intéressent Morgan Large "depuis longtemps". Pour intégrer le milieu de la chasse, par exemple, elle a passé son permis de chasse ; elle a ensuite suivi une formation agricole "pour avoir une certaine légitimité pour discuter avec le monde agricole". En tant que conseillère municipale d'opposition dans la commune de Glomel, Morgan Large a témoigné en soutien à des salariés de Triskalia (dont une usine est basée sur la commune). Son interview par Inès Léraud dans l'émission La fabrique du silence lui vaudra la suspension de la subvention à RKB en 2018 - et une deuxième émission de Léraud, "Retour à Glomel""Ces grands groupes agroalimentaires ont énormément d'argent [...] ils ont leur propre organe de presse [Le paysan breton, hebdomadaire lu par les agriculteurs, appartient à Triskalia], ils ont énormément d'argent pour faire des annonces dans les quotidiens, Ouest-France, Le Télégramme et les autres. Et en plus quand il s'agit d'argent public, ils ont aussi la main sur cet argent public. Et je trouve ça effrayant", résume-t-elle

Philippe Gaillard, en tant qu'ancien responsable de la rubrique "agricole" de Ouest-France, ne se souvient pas d'avoir connu des consignes pour "cacher des choses". "Au contraire", assure-t-il, "je pense qu'Ouest-France a été le premier journal, à la fin des années 1970, à évoquer les questions d'excès de nitrates [qui génèrent les algues vertes] dans le sol et à donner la parole à ce qu'à l'époque on n'appelait pas encore des lanceurs d'alerte". Il se souvient cependant du "déni" de ce qu'il appelle "la famille" et des menaces qu'il a lui-même reçues. Mais pour lui, les journalistes comme Inès Léraud ou Morgan Large sont beaucoup plus "fragiles" car non-adossées à une rédaction. 

La journaliste de RKB évoque elle l'agence de communication "Agriculteurs de Bretagne" qui a rencontré les rédactions locales en 2012 et a "demandé aux rédactions d'arrêter de faire des sujets critiques sur l'agriculture et de faire plutôt des beaux portraits d'agriculteurs". Des "officines" qui ont existé de tout temps, explique l'ancien chef de service de Ouest-France.

"Uniformisation du discours des agriculteurs"

L'une des figures de la défense de l'agriculture bretonne est le syndicaliste breton Alexis Gourvennec, qui a façonné l'agriculture bretonne dans les années 1960, au point qu'il fit l'objet d'un documentaire où il conteste notamment le lien entre la prolifération des algues vertes et l'agriculture productiviste. Morgan Large ne voit pas une grande évolution du discours par rapport aux années 1980 : on reproche toujours aux "écolos" de dénigrer les agriculteurs qui eux, connaissent leur métier. Aujourd'hui, le monde de l'agriculture productiviste insiste sur ses "efforts". "C'est pas tout à fait faux, mais ils y ont été obligés", rappelle Gaillard. 

Le journaliste constate également une véritable spécificité de l'agriculture bretonne par rapport aux autres régions. "Il y a beaucoup moins de sectarisme dans les Pays de la Loire et en Normandie qu'en Bretagne". Une spécificité liée au développement à marche forcée de l'agriculture et de l'élevage après 1945. Et Gaillard raconte connaître un éleveur de volailles qui refuse de manger les poulets qu'il élève - justement à cause du mode de production.

La journaliste de RKB a constaté au fil des années une "uniformisation du discours des agriculteurs", à coups d'éléments de langage distribués par les syndicats agricoles. "Aujourd'hui, la profession a complètement bloqué la parole", regrette Gaillard. "On a laissé la parole agricole à la presse agricole spécialisée, où il y a une porosité énorme entre journalisme et communication", abonde Large. Ce qui explique pour elle que "le monde agricole ne comprend pas qu'on puisse émettre une parole critique envers l'agriculture"

"Il y a des sujets où les correspondants locaux [de la presse, ndlr] s'interdisent d'écrire", ajoute la journaliste. Pourtant, "les correspondants sont les mieux informés. Ils savent tout et ne peuvent rien dire." Elle se félicite d'ailleurs d'avoir vu la signature d'un correspondant local à leur lettre ouverte : "Ça veut dire que cette lettre n'est pas, comme l'a dit Marc Le Fur [député LR des Côtes d'Armor, ndlr], un appel d'écolos-journalistes parisiens. Tout le monde se sent concerné."

On termine l'émission avec la chronique de Laélia Véron qui revient sur la notion de "parole empêchée" et du vocabulaire lié à la mafia ("famille", "chantage", "menace", "prudence").

Pour compléter cette émission, l'interview du président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard par Emmanuelle Walter :


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