Et Elkrief se soumit au totalitarisme

Daniel Schneidermann - - Déontologie - Le matinaute - 74 commentaires

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Fillon s'est tu depuis une heure. Depuis une heure, la bande commentante en continu de BFM

est donc en roue libre, sulfatant l'espace à grandes giclées de "convaincant", de "courageux", ou de "salutaire". C'est l'heure où leurs surmois ont abdiqué, abandonnant la place à l'ébriété de leurs propres paroles. "Il y a une demande très forte, un peu totalitaire parfois, de transparence... commence Ruth Elkrief." "Complètement totalitaire" coupe Anna Cabana (le JDD). "...mais très forte, et à laquelle il faut en grande partie répondre" poursuit Elkrief.

Répondre à une demande totalitaire ! Se coucher devant le totalitarisme des Français ! Mais quelle mouche pique Ruth Elkrief ? Pourquoi donc faudrait-il y répondre, Ruth Elkrief ? La mission du journaliste, ne consiste-t-elle pas à se dresser contre le totalitarisme, partout où il le trouve sur son chemin ? Allez courageusement jusqu'au bout de vos opinions. Dressez-vous, Ruth Elkrief, contre la dictature du Canard ! Contre le despotisme d'Envoyé Spécial ! Proclamez que désormais, Mediapart devra vous passer sur le corps ! Au moins le combat sera clair.

Evidemment, elle ne peut pas. Ruth Elkrief a des amis chers (Penelope, François, et toutes les victimes du totalitarisme). Mais elle a aussi un public : le peuple totalitaire, justement, à qui il faut continuer à vendre de la publicité, entre deux envolées. Et la voici, pauvre petite balle rebondissante, coincée entre les deux, renvoyée d'un mur à l'autre de sa prison mentale. Quel cerveau humain y résisterait ?

A cette accélération du rythme, à voir le compte à rebours dominer désormais réflexes et stratégies, on se souvient que février, les années présidentielles, est le mois où tout se cristallise, le mois des hystéries et des emballements, le mois où tout peut arriver, où les courbes se croisent souvent pour ne plus se décroiser. Le mois où tout donner, où jeter toutes ses forces dans la bataille, et tous les scrupules aux orties. On demande à juste titre des comptes à Fillon. Mais quels comptes demander aux chaînes d'info continue qui, le week-end dernier, ont choisi le second tour de leurs rêves, en retransmettant toutes (toutes !) en direct les réunions de Macron et de Le Pen, tandis que les deux autres candidats principaux, Hamon et Mélenchon, devaient se contenter d'un service minimum (voir notre tableau) ?

Vous me direz : mais si le "système" veut Macron, si les médias sont macronisés, pourquoi donc remettre Fillon en selle, comme l'exprime le commentaire unanime des éditocrates ci-dessus et des autres, après les "excuses" fillonesques ? Car tout se passe comme s'ils mouraient d'envie de le remettre à cheval. Comme s'ils ne se pardonnaient pas, quelques jours durant, d'avoir dû mimer le métier de journaliste, en reprenant les infos du Canard et d'Envoyé Spécial. Eh bien oui, c'est une contradiction. Pas la pire, mais une de plus. L'hydre veut Macron. L'hydre veut Fillon. L'hydre veut Le Pen. Elle veut tout à la fois. Et par-dessus tout, elle veut aussi du suspense. Et le spectacle confus qui nous est offert est la résultante de tout cela.

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