Vote Mélenchon chez les jeunes : Le Point panique (déjà)
Pauline Bock - - Médias traditionnels - Sur le gril - 132 commentaires
On a d'abord cru à un faux. Mais non : cette Une est bien la vraie, celle de l'hebdo Le Point du 23 juillet 2026. "Pourquoi nos enfants vont voter Mélenchon (et comment s'en remettre)", scande le titre, sous une photo de rassemblement politique lambda. Version web, cela donne : "«Papa, Maman, je vote Mélenchon» : Quand parents et enfants s'écharpent sur LFI".
Le sujet de la fracture politique inter-générationnelle mérite d'être traité sérieusement. Malheureusement, ce n'est pas ce que fait le Point. Dès le titre, qui stigmatise un parti de gauche avant même la première phrase, le postulat de départ est clair : il faut se désespérer de cette jeunesse qui vote LFI (sous-entendu : au lieu de voter à droite comme les gens respectables). Pour le Point, Jean-Luc Mélenchon semble se situer quelque part entre l'Antéchrist et le diable : "Dans certaines familles, le nom de l'Insoumis suffit à faire monter le ton."
Il y a une dizaine d'années, on lisait déjà ce genre d'article, mais à propos du RN, qui s'appelait encore FN. Le Point lui-même relayait une dépêche AFP sur "le malaise jeune" et "la tentation FN" : "Enzo vient tout juste d'avoir 18 ans. Élève de 1ère professionnelle dans l'Allier, il dit être «sûr» de voter Front National dimanche. Son premier vote." En 2015, cet article comme tant d'autres cherchait à comprendre ce qui, au FN, attirait les jeunes. En 2026, il n'est pas question d'étudier le vote LFI, mais de le pointer du doigt tout en le diabolisant.
Surtout, surtout, ne pas essayer d'entendre les opinions politiques des "enfants" (qui ont entre 18 et 30 ans). Opinions pourtant bien plus argumentées que la majorité des parents interviewés. Jules, 22 ans, offre une analyse politique aboutie, où il explique le point de vue de sa mère ("Pour elle, le PS c'est la gauche") tout en lui opposant que "le PS n'a fait que trahir ses engagements et contribué à faire monter le RN". Plusieurs des jeunes interrogés expliquent vouloir voter pour d'autres partis de gauche, mais mesurent l'urgence de la situation actuelle : "Le seul rempart contre un pouvoir xénophobe comme le RN, aujourd’hui, c’est LFI", déclare ainsi Valentin, 18 ans.
Globalement, les parents reprochent à leurs enfants de s'intéresser aux sujets de société dont eux se désintéressent. "Ils parlent d'islamophobie, de violences policières, de la retraite à 60 ans, de Palestine", regrette Jean-Marc, chef d'entreprise. Pascal, auto-entrepreneur, est quant à lui furax que son gendre diplômé en droit "justifie tout par le droit international" et ait "même osé nous parler de « génocide »". Quel scandale, cette génération attachée au droit international et aux valeurs de justice sociale ! Impossible de départager parmi les énormités que sortent, tranquillement, les boomers interrogé·es. C'est un festival d'ignorance, d'égoïsme et de cruauté. Il y a Julien, "professeur dans le supérieur" qui déclare que "ce qui [l]'embarrasse chez LFI, c'est le racialisme et le wokisme" ou encore "que des jeunes prennent du gaz lacrymogène dans des manifs de casseurs – bien fait pour eux". Ou encore Caroline, "cheffe d'entreprise", qui s'étonne qu'il y ait "un vrai décalage entre ce que [ses enfants] vivent – urbains, plutôt aisés – et ce qu'ils votent" : "Ils me parlent de racisme, très bien, mais ils n'en sont pas les témoins au quotidien." Pourquoi mes enfants sont-ils concernés par autre chose que leur propre petite personne ? se demandent les "parents" de ce panel extrêmement réduit du Point (ils sont "chefs d'entreprise, professeurs, cadres" - et tous parisiens).
Pour certains parents, le souci principal semble en réalité être moins LFI qu'un besoin de diversification de leurs sources d'information. C'est le cas de Delphine, professeure en lycée à Paris, qui se désole : "Mon fils m'envoie des liens du média Blast ou des réseaux sociaux, beaucoup d'histoires de violences policières – des événements dont je n'entends pas toujours parler sur les médias que je suis." Idem pour Jean-Marc, le chef d'entreprise parisien, qui estime que ses enfants "manquent de recul critique" car "ils s'informent sur Mediapart et les réseaux". Lisez cet article du Point suffisamment longtemps, et vous en viendrez à souhaiter que l'éducation aux médias soit dispensée non plus aux générations futures, mais à celles qui s'apprêtent à prendre leur retraite et ne savent apparemment pas distinguer un site d'information indépendant d'un réseau social...
Si le Point avait pour but de dépeindre la génération des boomers comme des gens qui ne s'informent pas et qui méprisent toute personne ne leur ressemblant pas, bien joué : c'est réussi.