Jean Castex et les plateaux-repas : publicité gratuite pour la SNCF

Pauline Bock - - Coups de com' - Sur le gril - 1 commentaires

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Imaginez : vous êtes dans le train, et le chef de bord vient d'annoncer 4 h 30 de retard, dû à un "accident voyageur" sur le parcours. Votre voisin·e de siège s'inquiète de rater sa correspondance, les jeunes parents derrière vous tentent de calmer leur bébé qui s'impatiente, et vous n'avez plus d'eau pour le reste du trajet. Bref, c'est la galère. Quand soudain, les portes du wagon s'ouvrent, et qui voilà pour vous apporter un plateau-repas ? L'ancien Premier ministre et PDG de la SNCF, Jean Castex !

Normalement, c'est à ce moment que vous vous réveillez. "Quel rêve particulièrement absurde !" vous dites-vous, avant de commencer votre journée. Mais c'est réellement arrivé aux passagers d'un TGV Paris-Saint-Malo cette semaine : le PDG se trouvait dans le train. Il a distribué des plateaux-repas "en personne" : un vrai héros ! Cette info aurait dû rester au mieux un tweet, mais le chef de bord du train a écrit un roman-fleuve comme seuls savent en rédiger les managers de LinkedIn, selfie avec le PDG inclus, pour raconter comment les "chers clients de ce TGV" ("clients", pas "passagers") ont "été ravis, malgré ce retard, de se voir apporter le repas par Monsieur le Président du Groupe SNCF" ! Emojis lunettes de soleil et ton enjoué du bon-petit-capitaliste ("Information, passage à bord, réassurance et suivi de l'incident au plus près du réel. Vive le train malgré tout !") : un chargé de com' de la SNCF n'aurait pas rêvé mieux.

Arriva ce qui devait arriver : un·e journaliste a repéré l'histoire, et voilà cette "info insolite" qui fait les titres du Parisien, de BFM, du Figaro, d'Ouest-France, d'Actu, de RTL ou encore de Capital. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de l'info in-cro-ya-ble qu'ils tiennent là : un homme qui travaille pour une compagnie de train, et se trouvait dans un train, a travaillé pour une compagnie de trains !

"Mais alors que faisait Jean Castex dans ce train ?" s'est demandé BFM Business, toujours le premier sur l'info. "«Il se rendait à Quimper dans le cadre de ses déplacements réguliers», explique SNCF Voyageurs à BFM Business. «Il n'y avait rien d'organisé à l'avance», assure-t-on à SNCF Voyageurs."

C'est tout bonnement impensable : il "n'avait rien d'organisé à l'avance" mais il a "lui-même servi des plateaux-repas" ! Vous savez, vous, ce que c'est, de servir des plateaux-repas en souriant et en posant pour plein de selfies ?! C'est un travail é-rein-tant ! Surtout pour le PDG de ladite compagnie de trains, qui ne touche qu'un salaire annuel de 450 000 euros ! Information qui n'est pas mentionnée dans ces multiples articles, pas davantage d'ailleurs que l'augmentation de 73% en dix ans des tarifs de l'offre low-cost de la SNCF (OUIGO) ; que la suppression de rames pour favoriser l'ouverture à la concurrence ou que les décennies de sous-investissements qui mènent aujourd'hui à un tiers du réseau ferré menacé de fermeture à moyen terme, selon une note publiée l'an dernier.

"Bien évidemment que c'est de la com' à peu de frais. La communication politicienne, d'État ou d'entreprise, pour moi, c'est bonnet-blanc et blanc-bonnet !", a commenté Benjamin Amar dans Estelle Midi, sur RMC - seul "débat" télévisé ne se limitant pas à un émerveillement journalistique devant la B.A. de l'année de Castex.Informer le lectorat sur le contexte réel de l'entreprise ferroviaire publique française, alors qu'on peut se contenter de publier des simili publi-reportages pour lesquels la SNCF n'a même pas payé ? Vous n'y pensez pas !

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