"Ingérence" : couverture XXL pour des fakes russes à 30 000 vues

Élodie Safaris - - Intox & infaux - Sur le gril - 42 commentaires

"Ingérences". Le mot est partout dans les médias depuis quelques jours :

"Raphaël Glucksmann et Édouard Philippe, deux présidentiables ciblés par Moscou" (Le Canard enchaîné) ; "« Tout y est faux » : une opération d'ingérence russe vise Raphaël Glucksmann et Léa Salamé, en usurpant les noms de journalistes" (franceinfo) "« Si on ne fait rien, l'élection peut être faussée » : entre ingérence et fausses accusations, la présidentielle française menacée" (La Montagne - avec AFP) ; "Piratage russe contre Raphaël Glucksmann : comment l'exécutif tente de se prémunir des risques d'ingérence" (La Croix) ; "En 2027, « les ingérences seront massives » prévient Raphaël Glucksmann" (Le Point) ; "Après Philippe et Glucksmann, Attal visé par une opération d’ingérence russe : à qui cela profite ?" (Le Huff) ; "Présidentielle 2027 : la France « ne tolérera aucune tentative d'ingérence étrangère », prévient le chef de la diplomatie" (Le Figaro) ; "Gabriel Attal visé par une ingérence russe : qu’est-ce que le réseau Matriochka ?" (Le Nouvel Obs).

Ce sont des rumeurs qui prêtent à Édouard Philippe une démence, à Gabriel Attal la maladie de Parkinson, ou qui affirment que Léa Salamé a tenté de "soudoyer des médias en échange de la publication d’articles visant à donner une image positive de son mari et à promouvoir son programme électoral" (le tout via une vidéo usurpant à la perfection l'identité et la voix d'Edwy Plenel !). Ces fakessont grossiers et facilement "débunkables".

Mais le point commun de toutes ces fausses informations - outre le fait qu'elles seraient orchestrées par la Russie - c'est leur très (très) faible visibilité. Celle ciblant Édouard Philippe fait "partie de la routine habituelle des attaques russes, qui ne passent jamais le mur du son" a déclaré une "source sécuritaire" à l'AFP. "Ces pseudo-révélations ont eu un écho très modeste en France : moins de trente mille vues sur X" rappelle France Inter à propos de celle visant Raphaël Glucksmann. Quant à celle ciblant Gabriel Attal, elle est restée "« peu visible », avec quelques milliers de vues", selon une source sécuritaire, toujours à l'AFP.

Alors pourquoi leur donner autant de place dans l'espace médiatique ? Ce sont, en premier lieu, les candidats à la présidentielle qui "surfent" ou rebondissent sur ces tentatives d'ingérence. Alors que, comme le note le Monde, "un organisme rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale a recommandé aux candidats à la présidentielle d'éviter de communiquer publiquement sur ces contenus, souvent invraisemblables et à très faible retentissement sur le débat public, afin de ne pas leur donner davantage de visibilité". Mais "cela n'a pas empêché Gabriel Attal, qui mène une campagne effrénée durant l’été, d'en faire un objet de communication", analyse le journal. Idem pour Raphaël Glucksmann. 

"Si à chaque fois que ces candidats sont ciblés, ils réagissent, on va avoir une espèce d'engrenage et de cacophonie généralisée où ça va être très facile, par exemple, pour un candidat qui arrivera à la troisième, à la quatrième place, avec un score très serré avec le candidat précédent, de dire « mon résultat n'est pas régulier, j'ai été ciblé par des ingérences » et ça jette un doute généralisé sur le scrutin" a observé le chercheur Maxime Audinet sur LCI, avant de rappeler qu'il y a  "une marchandisation des ingérences en Russie" et que "les acteurs de ces ingérences n'attendent qu'une seule chose, c'est que nous parlions d'eux".

Dans un papier d'analyse titré "Pourquoi il peut être contreproductif de dénoncer ces opérations", le journaliste du Monde, Damien Leloup estime, lui aussi, que "faire grand cas de ces opérations diffamatoires, c'est faire le jeu des officines russes" : "Pour les propagandistes, toute publicité est bonne à prendre, à tel point que les décomptes d'impact qu'ils établissent comptabilisent de la même manière un article reprenant un de leurs faux, et un article dénonçant ce même faux". Et de rappeler, là encore, que "Storm-1516 comme Matriochka sont des officines qui agacent les services français et européens parce qu’elles sont très actives et persistantes, mais leur impact sur le débat public est à peu près nul. Leurs faux sites et comptes sur les réseaux sociaux n’ont jamais suscité de réel trafic ; aucune des rumeurs qu’elles s’évertuent à lancer chaque jour n’a eu un impact mesurable"Le journaliste estime que "ne rien dire face à ces provocations qui s'éteindront d'elles-mêmes reste sans doute la meilleure solution" et suggère d'y appliquer le fameux adage web "don't feed the troll" (ne pas nourrir les trolls). 

Les chances que les candidats suivent ces conseils sont proches de 0 % selon notre expertise politique. Reste à savoir ce que vont faire les médias de ces recommandations et comment ils vont traiter ce type de tentatives d'ingérence. Selon notre expertise médiatique... on est mal barré !

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