Mercosur : la France, ce poulet sans tête

Maurice Midena - - Médias traditionnels - Quoi qu'il en coûte - 22 commentaires

Derrière la colère des agriculteurs contre le traité du Mercosur, une autre histoire se raconte : celle d’un État français sans cap, d’une Europe qui navigue à vue, et d’une classe politico-médiatique qui pleure sur les ruines d’une agriculture qu’elle a elle-même livrée au libre-échange.

Il faut se demander "ce que ça raconte", selon la formule consacrée. Question sans imagination que pose tout bon présentateur à son invité, d'Ali Baddou à Léa Salamé en passant par Karim Rissouli – et même parfois à Arrêt sur images. Qu'est-ce que ça raconte, tiens, que vendredi 9 janvier, l'Union européenne a signé en faveur d'un traité commercial avec les cinq États du Mercosur (Brésil, Paraguay, Uruguay, Pérou, Bolivie), réduisant drastiquement les droits de douane des deux côtés de l'Atlantique ? Qu'est-ce que ça raconte alors, tous ces agriculteurs furieux qui débarquent en tracteur dans Paris pour crier leur colère contre un accord annoncé comme le couvercle de leur cercueil ? Ou encore Macron qui soutient mordicus que cet accord "non non non on n'en veut pas", alors que son camp n'a eu de cesse de le défendre à Strasbourg ? Ou que ce même Macron n'a pas réussi à réunir une minorité de blocage dans l'Europe des 27 ? Et que dans les médias ces derniers jours, la multitude clame haut et fort son opposition à ce projet, comme si Faust, d'un coup, poursuivait le diable pour escroquerie ? 

Ce que raconte le traité du Mercosur, ce n'est pas seulement la lente continuation du libre-échangisme globalisé. C'est surtout le symbole d'un État français néo-libéralisé qui avance comme un poulet sans tête sur la scène internationale. Un poulet qu'on aura du mal à mettre sur le dos des Ukrainiens ou des Brésiliens tant il a l'air bien français. 

Empathie agricole

Rarement un fait médiatique aura été la source d'une telle unanimité. Depuis des jours, voire des semaines, le traité du Mercosur est voué aux gémonies.  De plateaux en plateaux, de colonnes en colonnes, il faut bien l'admettre, journalistes et responsables politiques, experts et connaisseurs se montrent très critiques envers l'accord. Mais sont surtout extrêmement peinés face à la colère des agriculteurs, nouveaux parangons des laissés-pour-compte de la mondialisation et de l'incurie étatique. Comme l'a souligné le chercheur à la fondation Jean-Jaurès Théo Verdier dans C ce soir, le 9 janvier, il était bien difficile de trouver des gens dans les médias pour défendre ce projet – alors qu'il a trouvé bien des défenseurs en coulisse pendant des années. 

Journalistes, chroniqueurs et hommes politiques sont peinés. Autant, les gilets jaunes, les quartiers populaires, les féministes, les protestations contre les violences policières donnent lieu à du conflit, de l'opposition, des "non, mais, tous les flics sont pas racistes", autant quand les agriculteurs prennent la tribune, l'empathie envahit les écrans. La compréhension et la bienveillance affleurent entre les micros et les intertitres. Parce que les agriculteurs nous nourrissent (selon l'adage, car on devrait plutôt dire qu'ils sont les rouages écrasés d'une machine agro-industrielle qui nous tue tous à petit feu), parce qu'ils sont aussi les mains qui fabriquent nos terroirs et donc notre identité, voilà que la classe politico-médiatique se trouve des élans méconnus de magnanimité. Il y a bien Jean-Michel Aphatie pour râler un peu sur Quotidien au sujet de la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet qui s'est pris on ne sait quoi sur le visage alors qu'elle allait au devant d'agriculteurs en colère.  Ou l'inénarrable Jean-Marc Daniel sur 28 minutes pour défendre le traité. Guère mieux. 

La question agricole a pris le pas sur toutes les autres alors qu'au fond, le sujet a moins à voir avec les poulets et les légumes qu'avec les médicaments, les bagnoles et les marchés publics. En réalité, l'agriculture n'est pas tant la grande perdante de cet accord. Comme l'a rappelé Patrick Cohen dans sa chronique sur Inter et sur le plateau de C à vous – non sans une certaine forme de délectation de celui à qui on ne la fait pas –, les  produits agricoles du Mercosur seront soumis à des quotas extrêmement stricts et très limités.

Mais pour certains pays de l'UE, cet accord est plutôt une aubaine. C'est d'ailleurs – en partie – pour ça que les Allemands ont tant insisté et ourdi pour faire passer ce traité, et que les Italiens ont viré de bord. Ils vont pouvoir, entre autres, envoyer à l'Amérique latine de la voiture thermique (dont l'avenir est plus ou moins incertain dans l'Union européenne selon ce que lisent les oracles de la Commission dans les évangiles selon Jacques Delors). C'est pour ça aussi que le grand patronat et le capital français se sont peu exprimés sur la question. Ne pas froisser les agriculteurs, d'accord, mais les affaires sont les affaires : la France va pouvoir y vendre plus facilement ses fromages, vins et spiritueux. 

De tout ça, on en a peu entendu parler sur les plateaux, où le cadrage a été surtout agricole mais très peu industriel. À force de demander ce que les colères racontent, on en oublie de regarder ce que les faits disent.

DÉSAGRICOLISATION ET SERVITUDE

La classe politico-médiatique est sans doute aussi magnanime parce que les politiques publiques qu'elle promeut depuis plus d'un demi-siècle ont saccagé l'agriculture, le travail des agriculteurs et leurs conditions matérielles d'existence de sorte qu'un de ces travailleurs se donne la mort tous les deux jours en France. Car voilà qu'après s'être tant désindustrialisée, la France se "désagricolise" : chute du nombre d'agriculteurs, chute du nombre d'éleveurs, chute du nombre d'exploitations, chute de la production, et contraction de son excédent commercial. La gêne est si palpable que même un chantre du libéralisme comme François Lenglet dans le 20h de TF1, en perd son latin et assure que l'Europe doit renforcer sa "compétitivité et sa souveraineté", dans un édito oxymorique dont on ne comprend absolument pas où il veut en venir à part pour dire en creux que sans doute, Macron a raison de refuser cet accord. Même sur BFM TV, Lechypre a assuré qu'"Emmanuel Macron avait eu raison de dire non au Mercosur", dans une forme de dialectique qui ferait passer Socrate pour un vendeur de remèdes miracles : oui le traité avec le Mercosur est une "bénédiction économique pour l'Europe et la France" mais le président de la République a aussi eu raison de "tenir compte des contingences politiques françaises". Il est étonnant de voir avec quelle diligence les économistes libéraux sont soudain épris de maïeutique sur le Mercosur alors qu'ils se montrent d'ordinaire extrêmement doctrinaux sur l'ouverture des marchés, de la libre concurrence, et de la libre circulation des choses. 

Évidemment le traité avec le Mercosur n'est pas une anthologie de la bonté. À l'instar de tout projet de libre-échange, il sera, comme l'observe Mediapart"une bombe climatique et une catastrophe pour la biodiversité". Il sera aussi sans doute une petite bombe sanitaire tant les normes sud-américaines sont éloignées des européennes en termes d'OGM et de pesticides. Même si l'importation de bœuf brésilien sera minime, il est entendable que tout cela rende fous de rage les agriculteurs. Goutte d'eau qui fait déborder la méga-bassine. Mais ces derniers sont moins les victimes collatérales de l'Amérique du Sud, que de la concurrence intra-européenne, des politiques nationales, de la pression de la grande distribution, et de l'engeance agro-industrielle. Le Mercosur a bon dos !

La concurrence et le libre-échange, voilà tout ce qu'a défendu Macron, ses sbires et ses ancêtres durant des décennies. Toujours sur le plateau de C ce soir, Marine Colli, consultante spécialiste des politiques agricoles, pointait le "double discours" de Macron et de la France. Entre ce que cette dernière disait au sujet du traité à Paris et ce qu'elle faisait à Bruxelles, à savoir rien pour s'y opposer. Car le libre-échange est intégré au logiciel macronien – tout comme il l'est dans le logiciel socialiste et dans celui des droites traditionnelle et extrême, qui nous jouent depuis quelques semaines la pantomime de la souveraineté. La récente volte-face de Macron, associé à son échec de réunir une minorité d'opposition à Bruxelles, a de quoi interloquer et foutre les jetons à nos concitoyens ! Comme l'analyse Alternatives économiques, le problème n'est pas tant le Mercosur, mais le fait que l'Union européenne "navigue à vue", à une époque où le multilatéralisme règne en maître – surtout avec un Trump qui joue avec les droits de douane comme Amonbofis prépare son pudding à l'arsenic dans Astérix et Cléopâtre. D'autant qu'à une période où les États-Unis rejouent au shérif du monde, l'Amérique latine, et notamment le Brésil de Lula, peuvent apparaître comme de précieux alliés sur la scène internationale.

Mais voilà la France : un jour destructrice de son agriculture au motif de la libre concurrence ; le lendemain, soucieuse sur le tard du bien-être agricole dès qu'elle voit débarquer un tracteur dans Paris intramuros. Un jour ouverte au monde et suiveuse de l'Europe ; le lendemain, s'inventant un désir de souveraineté. 

Bien au-delà de l'Amérique latine, dans un monde où les grandes puissances jouent de leur souveraineté et n'hésitent pas à subventionner leurs industries, notre pays en est encore à vouloir abolir ses frontières douanières comme si de rien. Et au dernier moment, de se rendre compte qu'elle fait sans doute fausse route pour son agriculture comme pour son industrie, pour son modèle social comme pour celui de sa croissance. En faisant mine de vouloir revenir en arrière dès lors que les agriculteurs grondent, Macron donne l'impression (malgré ses airs toujours solennels et martiaux) de se rendre compte qu'il a fait "une grosse boulette", comme Roger, le koala des As de la jungle. Dommage que les auteurs du dessin animé n'aient pas pensé à y ajouter un poulet du nom d'Emmanuel. Voilà ce que raconte la colère paysanne : celle d'une classe politico-médiatique qui dit vouloir changer un cap, qu'elle tient coûte que coûte, sans voir qu'elle nous mène au naufrage. 

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