Grasset, Bolloré et la "caste" : farce dans la farce

Maurice Midena - - Médias traditionnels - Quoi qu'il en coûte - 28 commentaires

En reprenant en main Grasset, Bolloré rappelle à tous ce qu'est le capitalisme : notamment à une certaine caste médiatico-littéraire qui en profite pour jouer aux résistants. Les autres journalistes, eux, se trompent : il ne s'agit pas d'une bataille culturelle en première instance, mais de la mise en action de la normalité capitalistique.

Il n'est nul besoin de rappeler quel poison est Vincent Bolloré — du genre rapide, violent, qui saccage toutes les lymphes et tous les tissus : toute personne qui a lu plus d'une ligne dans un journal ces dernières années — et à plus forte raison ASI — sait de quoi il en retourne.

Il est en revanche bon de rappeler que tout ce qui se passe ici, autour de Grasset et du renvoi de son patron Olivier Nora est normal, ainsi que fonctionne le capitalisme : l'homme qui met la main sur une entreprise ou un grand groupe, qu'il soit de métallurgie, de presse, ou d'édition, peut en faire ce qu'il veut — il en a non seulement les moyens mais aussi le droit. Bolloré ne fait pas grand chose d'illégal, sans doute a-t-il dû joindre ses avocats pour licencier Nora. Ledit licenciement pourra bien être avec ou sans cause, ce n'est pas important : les possédants jouent avec les lois en jonglant avec leurs carnets de chèque. 

Mais certains s'émeuvent du sort de Grasset, avec le même manque de clairvoyance  que ceux qui s'émeuvent déjà des 5 milliards de profits que vient d'annoncer Total Energies au premier trimestre 2026, profiteur de guerre fait entreprise privée (exemple ici avec Michel-Edouard Leclerc, ou-même Alba Ventura dans son édito matinal sur TF1.) Il ne s'agit que de la logique commune d'une firme multinationale qui fait son beurre sur les variations favorables en bourse du produit qu'elle vend. 

Se méfier quand on est d'accord avec BHL

Dans le cas Grasset, la donne est autre, puisqu'il ne s'agit pas ici de sans plomb, liquide nauséabond qui porte les masses prolétariennes à leurs boulots, mais de la trinité, les sacro-saints livres, esprit de Dieu incarnés dans les auteurs, tous réunis dans la maison du Tout-Puissant sis rue des Saint-Pères, Paris 6e, volonté faite sur la Terre comme au ciel (i.e. à Saint-Germain-des-Prés.)

Et voilà donc que des très estimables auteurs comme Virginie Despentes ou Balla Fofana (invité dans notre émission de la semaine dernière), se retrouvent à signer des tribunes avec les Malka, les Fourest, les Beigbeder, les Bruckner, les Bernard-Henri Lévy,  internationale conservatrice voire réactionnaire, printemps républicanisé, qui n'a d'éloigné avec Vincent Bolloré, que la forme des indignations, mais partage le même continuum idéologique. Quand on en arrive à être d'accord avec une brochette pareille c'est que quelque chose cloche. Il manque justement dans cette histoire, une critique nécessaire : celle de la caste littéraire-médiatique, qui coopte partout leurs idées réactionnaires, et parfois nauséabondes.

Car au-delà des quelques brillant.e.s écrivain.e.s sur les 300 qui ont signé la tribune, affirmant qu'ils voulaient quitter Grasset, on trouve pléthore de noms qui trustent depuis des années les rayons des libraires, et surtout se partagent les invitations dans les grands médias, les interviews dans les grands magazines, les arrivées en grande pompe sur les plateaux les plus exposés — et même les places dans les revues intimes mais fondamentales de l'intelligentsia. Et ceux-là le savent bien : ils peuvent quitter Grasset sans problème : ils ont de la chance, ils sont sûrs d'avoir un autre grand éditeur qui va courir à leur rescousse. Antoine Gallimard, patron de la grande maison homonyme, ne dit pas l'inverse en partageant dans le Monde sa "solidarité totale" avec Nora et ses auteurs. Les défis de ce mercato viennent déjà d'être narrés par l'Express. 

Au fond c'est un drame pour la création littéraire bien plus que pour les auteurs de Grasset : les maisons d'édition mainstream, qui publient déjà trop et misent souvent sur des noms bien installés, vont pouvoir éditer encore plus de noms bien installés, au détriment de voix neuves, et d'une certaine ambition  esthétique — que l'on ne trouve plus que dans les petites maisons. 

Farce dans la farce

Je disais qu'il faut toujours se méfier des mauvais visages qui partagent ses avis. Le mot de "caste", le seul qui l'a vraiment utilisé... c'est justement Vincent Bolloré  dans le JDD : "Le départ d’Olivier Nora qui dirigeait Grasset et ses 38 salariés (sur 33 000 que compte le groupe Lagardère…), écrit l'industriel le 19 avril, provoque un bruit médiatique extraordinaire, un « séisme » affirment certains médias. Comment est-ce possible ? Alors que la situation financière et sociale de millions de Français est, elle, actuellement réellement préoccupante, comment cette affaire peut-elle faire tant de vacarme ?" Bolloré n'a pas tort. Il se fout juste de la gueule du monde — car il sait bien que tout ceci n'est qu'une funeste farce. Car si on ne plaindra pas les grands auteurs, les "petites mains" de l'édition selon la méprisante expression consacrée — on devrait plutôt dire : "les travailleurs jamais exposés et sous-payés" — sont, elles, à la merci de l'ogre breton, comme elles l'ont clamé dans le Monde. On remarquera dans cette affaire, à quel point le quotidien du soir a joué les caisses de résonance de toutes les voix de cette séquence. 

Mais le Monde, tout coincé dans la radicalité de sa social-démocratie, ne parvient pas à nommer les choses, comme dans ce navrant éditorial sur "l'inquiétante emprise" de Bolloré sur le monde de l'édition, et sa "croisade culturelle". Pas question de capitalisme ici — alors que sans propriété privée, aucun groupe ne serait à la merci des batailles idéologiques des plus riches. Même son de cloche du côté de l'Obs qui évoque une "transgression historique", énième "bataille culturelle"— et où il est à peine question de propriété privée lucrative. "Trop parisienne, l'affaire Grasset-Bolloré ?", se demande le Point. Evidemment. Car Grasset n'incarne pas le problème de Bolloré, il n'en est que le bout de la lorgnette. La possession d'Hachette par le milliardaire pose des problèmes bien au-delà de Paris, le groupe éditant bon nombre de manuels scolaires : Hachette est un outil de narration, de récit et donc de propagande.  

La farce bolloréenne évidemment prend encore une plus belle tournure quand on regarde ce que la caste disait de Bolloré il y a quelques années. Ainsi écrivait BHL sur le Breton dans le Point en 2021 : "Vincent Bolloré, cet autre dynaste dont je ne partage pas les choix idéologiques mais que je connais suffisamment, et depuis suffisamment longtemps, pour savoir qu'il ne ressemble pas à la caricature que l'on en fait. Un conservateur chrétien, certes oui, avec ce que l'alliage de ces deux termes induit de réprobation chez les spécialistes du procès d'intention. Mais un extrémiste, non. […] Peut-être suis-je naïf."

Il n'est nul question de naïveté dans ce cas-ci : juste de lecture des rapports de force, de ce qu'est par essence le capitalisme. Enfin, tout comme il faut se moquer du ridicule des réactionnaires pris sur leur droite par le magnat breton, il faut se méfier, de l'autre côté du spectre, de ceux qui défendent aujourd'hui Pigasse, patron de Combat, sous prétexte qu'il serait "dans le camp du bien", pour avoir récupéré chez Nova, Meurice et consorts. Ou pire ceux qui tentent de minimiser le travail de Libération sur le management violent au sein de Combat sous prétexte que l'attaque vient d'un quotidien pas assez de gauche, oubliant que le poison vient autant du dehors que de nous-mêmes. Ceux-là seront forcément déçus, quand le patron de gauche se révélera, comme un patron comme les autres — ce qu'il est inévitablement déjà. 

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