Duhamel, le Pen, Leclerc, et l'argent public
Maurice Midena - - Quoi qu'il en coûte - 38 commentairesUn jour usant de bienveillance avec un chef d'entreprise, le lendemain offensif avec la patronne du parquet de Paris, reprenant les stratégies de défense du Rassemblement national, Benjamin Duhamel a parfois de curieuses façons de mener ses interviews matinales.
Il faut écouter Benjamin Duhamel à 7h50 dans la première matinale de France, le voir jouer le contradicteur, l'empêcheur de tourner en rond, celui qui boxe pareillement le député frontiste comme le parlementaire insoumis, le porte-parole LR comme le ministre macroniste. Mais s'étonner de le voir soudain être si indulgent avec un représentant du capital. Ainsi Duhamel le 3 février dernier, recevait Michel-Edouard Leclerc, encore une fois – on ne les compte plus – pour lui demander son avis sur le budget finalement quarante-neuf-troisisé, sur les "7 milliards d'euros d'impôts de plus pour les entreprises" : "L'impôt n'est pas fléché, il est fait pour remplir un seau qui est percé" répond le patron de l'enseigne homonyme, qui trouve ça "juste nul" parce que ça ne s'intègrerait pas selon lui dans une politique sociale – lui qui s'y connait en politiques sociales comme l'avait fort bien montré l'Humanité en 2022.
Leclerc explique même que le remboursement des médicaments, ça ne le dérangerait pas que ce soit sous conditions de ressources, parce lui est "un type" qui peut payer ses médicaments. Benjamin Duhamel ne le reprend pas, visiblement peu au fait de l'ambition universaliste du système de protection sociale, mais passons. Passons aussi le fait que l'animateur ne dit rien à Leclerc qui continue en affirmant que là cette hausse d'impôts,"c'est juste taper pour aller chercher du pognon alors qu'il serait mieux investi par une personne privée ou par une entreprise , ça je trouve ça assez nul", alors que moult études montrent justement l'incurie de l'investissement privé – enfin vous me direz, l'investissement public n'est pas au mieux quand on voit les clowneries de la BPI avec Ynsect.
Le ton de la discussion est très cordial, à certains moments léger, chaleureux. Duhamel aborde un sondage récent selon lequel 6 Français sur 10 pensent qu'un chef d'entreprise pourrait faire un bon président. "Est-ce qu'on peut gérer la France, Michel-Edouard Leclerc, comme on peut gérer une entreprise, avec un compte de résultats, avec un bilan, des actifs et des passifs ?". "Non" répond MEL, mais la question ne tient pas, bien sûr que pour un Etat il faut regarder le "compte de résultats" (à savoir le budget, et le déficit public éventuel) et qu'il faut regarder ce qu'on a au "bilan" pour pouvoir penser notre endettement. La différence entre un Etat et une entreprise ne sont pas tant les outils d'analyse macro-budgétaires que ses moyens de financement et surtout, sa mission : l'intérêt public plutôt que le profit privé. Et pour terminer la discussion, Duhamel lui demande s'il exclut d'être candidat en 2027 : "Je n'ai pas de désir élyséen" mais "je n'exclus rien", "j'intéresse des gens aujourd'hui". Allons bon. "Vous auriez les qualités pour être président de la République ?" "Je ne suis pas plus con qu'un autre". Allons bon (bis).
bienveillance envers le capital, hostilité envers la Justice
Etrange sensation que d'écouter ainsi un journaliste du service public badiner avec un représentant du capital, à une époque où le chômage augmente, où des gens n'arrivent pas à se loger, où le corps social est en proie à tous les affres que lui provoque l'économie de marché. Sensation d'autant plus inconfortable, que le lendemain, Benjamin Duhamel se présente sous un autre jour. Il reçoit, toujours à 7h50, Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale près la Cour d’Appel de Paris, pour discuter de choses graves : la veille, le ministère public avait requis quatre ans de prison dont un ferme et cinq ans d'inéligibilité contre Marine le Pen, dans le cadre de son procès en appel dans l'affaire dite des "assistants parlementaires".
Le ton n'est pas agressif, mais moins doux que la veille, face à une personne qui dans cette affaire, représente les intérêts de la Nation – qui méritent selon Duhamel moins de bienveillance que ceux de la propriété lucrative des moyens de production. Surtout, le contenu des questions interpelle. Duhamel cadre d'emblée l'entretien sur le versant politique - le sujet c'est la candidature de Marine le Pen, pas le contenu du dossier : "Je voudrais qu'on commence par l'évidence, le parquet a requis une peine de quatre ans de prison dont trois avec sursis contre Marine le Pen, et cinq ans d'inéligibilité […] ça veut dire que si les juges vous suivent, Marine le Pen ne sera pas candidate à l'élection présidentielle : vous l'assumez ?"
Ensuite, le problème serait démocratique, car on empêcherait les électeurs de voter pour Marine Le Pen : "Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui nous écoutent ce matin et qui considèrent qu'il y aurait un problème démocratique à ce que Marine le Pen ne puisse pas concourir ?" "Cela justifie d'empêcher Marine le Pen, personne centrale dans la vie politique, d'être candidate à la principale élection, à l'élection présidentielle ?" Et Duhamel, qui aime la contradiction, s'insère dans un narratif de critique de l'institution judiciaire que ne refuserait pas le RN : "Il n'empêche par rapport à la première instance, les avocats généraux ont fait le choix qui est de ne pas demander une peine d'inéligibilité avec une exécution provisoire […] c'est un désaveu de ce qui a été fait en première instance ?"
Duhamel veut être absolument sûr qu'il n'y pas de volonté du Parquet de se venger d'un parti qui n'a eu de cesse d'attaquer le pouvoir judiciaire : "Donc vous n'avez pas fait payer à Marine Le Pen comme une circonstance aggravante, le fait d'avoir fait le choix pour le coup politique de s'en prendre aux juges au lendemain du jugement en première instance ?" Finalement, Benjamin Duhamel s'inquiète encore une fois pour ses auditeurs qui ne comprendraient pas bien ce qui se passe, qui auraient des doutes sur les intentions de la Justice : "Qu'est-ce que vous répondez aux auditeurs qui peut -être se demandent si c'est le rôle de la procureure générale de Paris de venir expliquer ses réquisitions dans un procès aussi important, qui pourrait empêcher la favorite de l'élection présidentielle d'être candidate ?"
Les réponses de la magistrate sont claires, fermes. Duhamel pourra se dédouaner en disant qu'il lui a permis de bien défendre sa position, de se faire entendre. Il est tout de même embarrassant de voir le présentateur de la matinale cadrer son interview par le seul prisme du narratif de l'extrême droite : est-ce que cette tyrannie des juges n'empêche pas le peuple souverain de choisir en son âme et conscience du prochain président de la République ? Duhamel choisit de se positionner du côté des soucieux, des suspicieux, plutôt que du côté de ceux qui aimeraient mieux comprendre de quoi Marine le Pen est accusée.
Car de ça, il n'en est jamais question dans cet entretien, ou seulement en superficie. Par deux fois seulement, Duhamel évoque le "détournement de fonds publics", mais c'est trop large, ça ne veut pas dire grand chose. Marine le Pen est accusée d'avoir utilisé de l'argent de l'Union européenne, destiné à payer les assistants parlementaires de ses eurodéputés, pour payer des personnes (parfois grassement) qui travaillaient en réalité pour le parti, permettant ainsi au FN de salarier des gens qu'ils n'auraient pas pu embaucher, faute d'argent. Ce qui est en jeu selon le parquet, c'est que de l'argent public a été utilisé pour permettre à un parti de vivre au-dessus de ses moyens, en détournant plus de 3 millions d'euros. Mais Duhamel n'en parle pas, ça ne l'intéresse pas le dossier. Parce que si Marine Le Pen risque de ne pas être candidate en 2027, elle le devra à deux choses : une représentation nationale – expression de la souveraineté populaire – qui a choisi de voter des textes qui réprimeraient avec la sévérité nécessaire les manquements à la probité ; et une présidente de parti qui a organisé un système de détournements de fonds.
Duhamel est-il profondément un capitaliste qui prend plaisir à épouser la propagande de l'extrême droite ? Non. Mais les forces médiatico-sociales sont telles que tout se passe comme si. Par le cadrage de ses interviews, Benjamin Duhamel devient malgré lui un agent de bienveillance du capital, et d'inquiétude du sort de Marine le Pen, s'inscrivant ainsi dans le fascisme d'atmosphère qui s'agrège dans les médias, et dont le patronat et le RN ne sont que les deux face d'une même pièce. La bienveillance envers le capital, et l'hostilité envers la Justice, voilà ce que l'on entend dans la première matinale de France.