Un chat, un TGV et CNews a déraillé

Sherlock Com' - - Plateau télé - 35 commentaires

"C'est peut-être un peu moins important que les négociations entre l'Iran et les États-Unis". Oh, à peine. Jeudi 2 juillet, CNews a consacré près de 2h30 de son antenne à la mort de Gina, douze ans. Alors qu'elle partait en vacances dans le sud, Gina s'est fait écraser par un TGV. Un fait divers comme un autre, à ceci près que Gina est un chat. Un chat appartenant à un journaliste de la chaîne, qui a donc mobilisé ses 26 meilleurs éditorialistes pour commenter ce drame. Installez-vous bien dans votre panier et sortez les croquettes, on va vous raconter comment la chaîne de Bolloré a quasiment monopolisé son antenne pour une petite boule de poils (et accessoirement flingué ces "bras cassés" de la SNCF).

Elle n'était pas prête. À l'approche des vacances, Charlotte d'Ornellas pense surtout à souffler après une année d'actualité particulièrement chargée (pensez à tous ces OQTF en liberté, cette submersion migratoire, et l'insécurité hors de contrôle). Mais ce jeudi 2 juillet, rien ne se passe comme prévu. Il est à peine 9h quand Pascal Praud se tourne vers elle pour lui poser une question aussi inattendue qu'incompréhensible : "Charlotte, si c'est votre chat, vous avez envie qu'effectivement le train ne parte pas. Si vous êtes vous-même un des voyageurs dans le train et que vous savez qu'il y a un petit chat qui est sous la rame, (...) votre réaction est peut-être différente, ou pas ?"

Si Charlotte d'Ornellas est déstabilisée, c'est que Pascal Praud est sorti de sa zone de confort. Ce matin-là, il n'est pas question d'immigration, mais de Gina, un chat écrasé sous un TGV après vingt minutes d'attente. Praud demande alors à ses éditorialistes de choisir leur camp : celui du propriétaire, qui voulait retarder le train pour sauver son animal, ou celui des passagers, soucieux de partir à l'heure.

Face à cette équation féline, d'Ornellas botte en touche : "Moi, je n'ai pas la liste des raisons pour lesquelles les gens voyagent. Il y en a qui vont voir peut-être des parents malades. Il y en a qui vont chercher un enfant qui va les attendre"... Bref, si c'est urgent, elle veut bien écraser un chat. Sinon, non.

Si ce fait divers est arrivé jusqu'à CNews, c'est parce que le propriétaire du chat est un journaliste de la chaîne, Olivier Benkemoun. Il va d'ailleurs témoigner à l'antenne de CNews pendant toute la journée du 2 juillet pour expliquer, en détail, le drame.

Un débat pour un chat écrasé ? D'emblée, Praud reconnaît que le sujet peut dérouter : "Il y a des gens qui nous écoutent et je sais bien ce qu'ils peuvent penser « Le monde est à feu et à sang, il y a des problèmes, on est sur une chaîne info, on ne sait pas si une guerre mondiale aura lieu bientôt et ils sont en train de me parler d'un chat qui a été écrasé par un train»".

Seulement voilà : "Il y a la petite actualité et la grande actualité. La petite nous dit aussi des choses de notre société". Et c'est comme ça que Praud va donner le coup d'envoi d'une journée entière de débat autour de ce fait divers félin. 23 minutes dans la tranche de 9h, 24 dans la tranche de 11h, 13 dans celle de midi, 15 dans celle du 13h, etc. Jusqu'à 21h. Près de 2h30 de débat... 

Mais pourquoi ? On a regardé les 2h30 (la chaaaannnnce), et voici les enjeux  : depuis la précédente affaire de chat écrasé (la mort de Neko en 2023), la SNCF a mis en place un nouveau protocole. Si un animal est sur les voies, son propriétaire dispose de vingt minutes pour le récupérer avant que le train ne parte. Faut-il prolonger ce délai, couper le courant pour faciliter le sauvetage, ou privilégier la circulation des trains ? C'est tout l'enjeu de ce débat qui est "peut-être un peu moins important que les négociations entre l'Iran et les États-Unis", mais compte quand même un peu puisque Praud et ses amis souhaitent réfléchir à la place de l'animal dans notre société.

Un débat qui ne laisse pas indifférent car tous les éditorialistes de CNews adorent les animaux : "Il n'y a pas plus gentil qu'un chat, c'est que de l'amour" (Olivier Benkemoun), "Moi j'ai un chat, je l'aime vraiment beaucoup" (Thomas Bonnet), "J'aime les chats, j'en avais un qui s'appelait Batman" (Jules Torres). Tous aiment les chats, même Erik Tegner, le journaliste de Frontières "Je me suis assagi depuis quelques mois et c'est grâce à Gaspard". La preuve en images : 

Alors forcément, dans ce contexte, la plupart des éditorialistes sont d'accord pour sauver le chat. Pour Jean-Claude Dassier par exemple, "Vingt minutes, une demi-heure, c'est le bon délai pour essayer de retrouver cet animal de compagnie". Encore faut-il s'en donner les moyens : "Ce qui manque là semble-t-il, c'est sans doute du matériel, (...) une épuisette avec un manche suffisamment long, c'est indispensable."

Les passants interrogés par CNews sont du même avis : il faut sauver le chat. Oui, l'affaire est suffisamment importante pour diffuser deux micro-trottoirs afin de connaître l'avis de Sonia, Samir, Nadia ou encore Manon…

Comme l'ont noté certains éditorialistes très affûtés, cette affaire n'aurait bien évidemment jamais existé si Gina avait été un chien. C'est ce qu'a notamment relevé Catherine Nay : "Il n'y a jamais eu d'accident avec un chien parce que les chiens, ils sont en laisse et ils ont l'habitude du bruit des voitures, ils ne sont pas effrayés quand ils entendent une gare."

Une conclusion partagée par d'autres experts canins : "Un chien aboirait, on le retrouverait" (Richard Millet, écrivain et éditeur d'extrême droite), "Le chien, il fuit tout de suite, il ne se cache pas." (Pascal-Pierre Garbarini, avocat ).

Feu sur la SNCF

Dans cette affaire, il y a bien un responsable : la SNCF. Responsable d'avoir appliqué un protocole d'une rigidité excessive, limitant à vingt minutes le temps consacré à la récupération du chat, afin d'éviter des retards jugés trop importants sur l'ensemble du réseau.

"Je trouve ça dramatique, ça veut dire que la SNCF pour moi n'a aucun cœur", déplore l'avocate Sarah Saldmann. Gilbert Collard, en duplex, fulmine : "J'ai des chats, j'adore les chats et j'imagine la tristesse d'Olivier, c'est insupportable. Que l'ordre ait pu être donné [de redémarrer le train] à l'expiration du délai de vingt minutes alors qu'on s'est tous fait chier dans des trains pendant des heures sans climatisation pour des pannes multiples, c'est intolérable".

Même avis tranché de Gilles-William Goldnadel : "Ça me touche, ça me met en colère. Et puis, je constate quand même que les agents de la SNCF sont capables de faire grève et d'emmerder le monde pendant des heures et des heures, pendant les vacances. Mais là, il faut partir ? Ça me dégoûte."

"Ça s'ajoute à un dossier SNCF qui est catastrophique, les retards, les grèves, les billets extrêmement chers, une communication souvent jugée extrêmement froide. Il n'y a rien qui va dans la SNCF, confirme Jules Torres. Lequel assure qu'il y a "une sorte de froideur soviétique dans le fait de dire vingt minutes et après, on repart."

"On parle d'un chat tué par le process d'une entreprise à caractère public c'est quand même ça l'énorme problème qu'on a", rappelle Tegner. Pour l'essayiste Driss Ghali, "le débat c'est pas vingt minutes ou trente minutes" : "Si vous avez des bras cassés, pendant 4 heures, ils ne vont rien faire. La lutte, c'est contre les bras cassés qui sont à la SNCF et ailleurs. La SNCF est un révélateur de notre problème français. Nous produisons beaucoup de bras cassés surpayés en régimes spéciaux."

L'humanité selon CNews

Après une année à s'acharner sur les étrangers, les pauvres, les adolescents paumés, les OQTF, la chaîne d'info de Bolloré découvre la compassion pour un chat. Car c'est bien ça que demandent les éditorialistes à la SNCF : un peu d'humanité.

Yoann Usaï, par exemple, l'un des pires éditorialistes de la chaîne, qui dit des horreurs à longueur de journée, se découvre humaniste : "On demande simplement à la SNCF de faire preuve d'un petit peu plus d'humanité et de se donner plus de moyens pour qu'on puisse effectivement descendre sur les quais, descendre sur la voie pour aller récupérer le chat. On ne demande pas de déployer le GIGN."

Paul Amar, venu compléter sa pension de retraite sur CNews, estime quant à lui que la SNCF manque carrément de compassion à l'égard... des enfants : "Sauver le chat, c'est aussi sauver l'enfant. Je pense que la SNCF a ignoré le lien très fort qui lie souvent un enfant à un animal de compagnie. J'imagine le traumatisme du fils d'Olivier et la SNCF aurait pu aussi penser à cette relation là qui fait que parfois des enfants sont sauvés, des enfants qui ont des troubles psychologiques sont sauvés par leur animal de compagnie."

Bien évidemment, un chat écrasé par un train, c'est triste. Mais est-ce que ça mérite 2h30 sur une chaîne d'info ? À regarder ces séquences délirantes, on en oublierait presque que les fréquences de la TNT sont un bien public. Un bien public dont l'État a confié l'exploitation à des acteurs privés. Et si Bolloré s'en sert d'abord comme un outil de propagande pour son projet idéologique (documenté au quotidien par ASI), cette affaire de chat montre qu'on est allé tellement loin dans l'appropriation des canaux publics qu'il devient possible de mobiliser une fréquence et un temps d'antenne pour le deuil d'un chat appartenant à un présentateur de la chaîne.

Et encore, une journée d'antenne, ce n'est pas suffisant. Le lendemain, Rachel Khan est revenue sur la disparition de Gina dans L'heure des pros en montrant les images de sa sépulture (oui, on n'est plus à un truc de dingo près).

La suite, c'est cadeau : "Je vois l'actualité, j'ai vu beaucoup d'images de violence de notre jeunesse (...). J'aurais adoré, moi, voir des vidéos de la gare avec la récupération de ce chat vivant. Je trouve que ça aurait pu être merveilleux et enchantant dans une actualité qui est parfois un peu morbide, que la France ait cette humanité-là, de récupérer ce chat." 

Et Khan de conclure : "Je trouve que ça aurait été une super image. On en aurait beaucoup parlé à travers le monde. Parfois, le rayonnement de la France, ça tient à des petites choses comme ça". C'est pareil pour le rayonnement du journalisme, ça tient à peu de choses.

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