Rire avec l'extrême droite : une prouesse signée France TV
Sherlock Com' - - Plateau télé - 81 commentairesKnafo et Chenu, invités de l'émission "Vous allez être servis !" sur France 3
N'avoir aucune conscience politique et aimer les calembours à deux balles n'excusent pas tout. Pour la première fois à la télévision, qui plus est sur le service public, deux responsables politiques d'extrême droite, Sarah Knafo et Sébastien Chenu, ont participé à une émission d'humour. Dans "Vous allez être servis", diffusée sur France 3 Hauts-de-France et sur France.tv, Tanguy Pastureau et ses chroniqueurs reçoivent des politiques pour "une émission pleine d'énergie et de bonne humeur". De la bonne humeur avec des élus du RN et de Reconquête ? Mais quelle bonne idée pour bien préparer 2027…
"Vous permettez que je vous appelle Sébastien ? Ça me fait tellement plaisir, puis en plus, ça crée tout de suite un contact et une proximité qui me vont merveilleusement bien"
. Le Sébastien en question, c'est Sébastien Chenu. Un type au "look impeccable"
, "soigné"
, "magnifique"
, portant une "chemise bleue pour avoir un teint impeccable"
avec une "jolie cravate"
. Même ses "chaussettes sont coordonnées"
. Bref, il est "au top"
le Seb. Accessoirement, c'est le vice-président de l'Assemblée nationale et vice-président du Rassemblement National.
En face de lui, ce n'est pas Léa Salamé, mais un personnage fantasque, une humoriste avec un accent marseillais : Zize Dupanier. Une intervieweuse de choc, qui n'hésite pas à poser les questions cash. Notamment sur la vie privée de l'invité, en couple depuis 33 ans avec un autre élu : "Sans entrer dans le très intime, quand on est député tous les deux, en couple, on se dispute sur quoi à la maison ? La vaisselle ou les amendements ?"
Même ambiance une semaine plus tard avec une autre invitée, Sarah Knafo. Zize adore Sarah : "Je suis tellement heureuse de vous rencontrer. (...) Moi je suis un peu comme vous, parce que j'ai des origines du Maroc. (...) Je fais un super couscous, si un jour, vous venez à Marseille, vous viendrez le goûter."
Elles ont plein de points communs, sauf un : "Je ne comprends pas, vous aimez le babyfoot"
, s'étonne Zize. "C'est une de mes passions,
avoue Sarah. Je suis championne de babyfoot, j'ai passé des jours et des nuits à jouer au babyfoot, notamment dans le 18e arrondissement de Paris".
Ces échanges lunaires ont été diffusés les 10 et 17 mai derniers sur France 3 Hauts-de-France dans le cadre de l'émission Vous allez être servis !
Présenté par Tanguy Pastureau, bien connu des auditeurs de France Inter, le programme réunit également trois chroniqueurs : Adèle Barbers, Arnaud Deplanche et la fameuse Zize Dupanier. Et contrairement à ce que laissent penser les séquences avec Dupanier, pour la com' de France 3, cette émission n'est pas simplement une farce de mauvais goût.
"Désacraliser la parole politique et la rendre accessible"
Présentée par France Télévisions comme un "concept original"
, l'émission ambitionne de "plonger les spectateurs dans une atmosphère familiale et chaleureuse, inspirée des grandes tablées de fin de déjeuner dominical"
. "A la fois sérieux et ludique"
, le programme propose ainsi "un moment à la croisée des genres : un espace de dialogue et de débat politique, mais aussi de rires et d'impertinence."
Une formule dont "l'objectif est de désacraliser la parole politique et la rendre accessible au plus grand nombre, sans perdre de vue les enjeux essentiels."
Au service presse de France Télévisions, on doit bien se marrer à écrire ce type de communiqué. Car dans cette émission, "les enjeux essentiels"
, "le débat politique"
, le "sérieux"
sont totalement absents. Il s'agit bien d'une émission de "divertissement"
comme le souligne la page du replay qui invite les spectateurs "à vivre une émission pleine d'énergie et de bonne humeur parce qu'ici, nous célébrons la joie de vivre et le plaisir de partager !"
A l'écran, ce bonheur est effectivement perceptible dès le début de l'émission...
Si l'atmosphère paraît aussi détendue, c'est surtout parce que Tanguy Pastureau excelle dans l'art de mettre ses invités en confiance.
Derrière une ironie permanente et inoffensive, dont l'unique objectif est de faire rire le public, Pastureau multiplie les bons mots et rit avec l'invitée en lui glissant quelques compliments. Par exemple, Knafo, c'est une pro des réseaux sociaux : "J'ai regardé votre Facebook, c'est fou. Vous êtes la seule à recueillir 20 000 likes et 1000 commentaires sur une intervention au parlement européen concernant la dépendance énergétique de l'Europe (...) Vos fans à vous sont tellement à fond qu'ils peuvent partir en standing ovation même si vous leur lisez un extrait d'un bouquin de Marlène Schiappa"
(Rires).
Sarah Knafo ? C'est aussi un "sourire"
: "j'ai compté, vous avez 96 dents blanches, deux de plus que Cyril Féraud"
(re-rires). Elle a également le "sens de la répartie"
: "c'est votre atout numéro un en politique. Quand on vous croise, c'est vrai qu'on sent que ça peut être martial, ça peut être un peu guerrier."
Du coup, il a voulu l'accueillir avec un masque de catcheur.
Bref, tout se déroule dans une ambiance bon enfant. Malgré son statut de chroniqueur à France Inter, Tanguy Pastureau paraît parfaitement à l'aise lorsqu'il s'agit de plaisanter avec des figures d'extrême droite. Il le reconnaît lui-même face à Chenu : "Oui, avoir le RN dans une émission d'humour, c'est une première. C'était le deal : accueillir des gens de tous les partis."
Mais sont-ils vraiment si infréquentables ? "Avant quand j'étais petit, le FN, ça faisait peur
, raconte Pastureau. C'était Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret, Bruno Gollnish, des sosies de serial killer.
Aujourd'hui, le RN, franchement c'est un boys band. Que des beaux gosses épilés à la cire chaude. Moi la seule peur que j'ai, c'est de ne pas être à la hauteur physiquement quand j'en croise un"
. Si c'est sa seule peur, tout ira bien alors.
Pas si infréquentables, donc. Et d'ailleurs pas vraiment d'extrême droite non plus : "Ce sont les autres qui vous y associent,
explique très sérieusement Pastureau à Knafo. Vous, vous dites que nous n'y sommes pas. Le RN dit la même chose. (...) On a l'impression que tout est lissé aujourd'hui"
. D'où cette question sortie de nulle part : "C'est un peu l'instagramisation de la politique, non ?"
Même question bisounours, à Chenu cette fois : "Vous êtes très soucieux de votre image et c'est vrai qu'avec vous, franchement, il n'y a rien qui dépasse. C'est dû à quoi ? Au passé un petit peu sulfureux de votre parti qui fait que vous vous sentez obligé de tout contrôler en permanence, pour rester un peu dans le couloir de la respectabilité ou alors, c'est votre nature ?"
Des questions d'une grande complaisance qui offrent des boulevards aux invités politiques : "Je n'ai pas une once d'extrémisme en moi"
(Knafo), "Je n'ai pas l'impression de construire une image qui soit loin de ce que je suis dans la vie"
(Chenu).
Les relances de Pastureau sont tout aussi catastrophiques. Quand Chenu explique qu'il "aime la personnalité de Marine Le Pen"
mais que si elle ne peut pas être candidate, "c'est Jordan qui a l'énergie, le charisme, la capacité à rassembler le plus largement les Français"
, Pastureau perd son second degré et balance très sérieusement : "Et humainement, vous l'aimez autant qu'elle ?"
Bref, rien ne va dans Vous allez être servis
. Et ce n'est pas le sniper de l'équipe, Arnaud Demanche, qui relève le niveau. Quand ce chroniqueur se lance dans l'imitation de sa tante, persuadée d'être "grand remplacée"
parce que son livreur s'appelle Mohammed ou que son chauffeur Uber se prénomme Yacine, le malaise est palpable. Lorsqu'il assimile Knafo à "la Chantal Goya de l'extrême droite ou de droite radicale, ou de droite, comme vous voulez"
et qu'il se lance dans des reprises visant les Chinois ("Pandi panda, retourne vite en Chine"
) ou les Maliens ("Ce matin, un Malien, a pris un passeur"
), on est perdu. Mais qu'est-ce qu'on est en train de regarder ?
Recevoir des candidats d'extrême droite, les titiller sans les vexer, prioriser le calembour puis glisser une question plus sérieuse mais complaisante, c'est le conducteur surréaliste de cette émission qui, bien évidemment, n'aborde pas le fond des programmes.
Ah si pardon, le sniper de l'émission, Demanche, évoque quand même une mesure du RN. La plus emblématique évidemment : la réouverture des maisons closes. Tout ça pour un
bon mot, encore: "Le RN roule vers le pouvoir, vous allez peut-être faire les lois du pays pendant cinq ans. D'ailleurs, ça en est où cette proposition de loi pour rouvrir les maisons closes ? (…) Le programme du RN, c'est de fermer les frontières qui sont ouvertes, et ouvrir les maisons closes qui sont fermées, c'est pas si simple."
Plus troublant : ce public de télévision, sûrement bien guidé par le chauffeur de salle, applaudit à chaque vanne vaseuse, mais aussi, après les propos des invités. Quand Knafo assure qu'il n'y pas de concurrence entre elle et Eric Zemmour parce que leurs "idées sont de plus en plus fortes et qu'il y a besoin de plus en plus de monde pour les défendre"
, le public applaudit aussitôt.
Complétons les fiches des chroniqueurs
Cette émission illustre parfaitement la complaisance d'une partie des médias vis-à-vis de l'extrême droite. Prenez Knafo : derrière le sourire et les formules de bon sens, peu prennent la peine d'évoquer son véritable parcours, pourtant bien documenté par Mediapartpar exemple.
Alors comme c'est important de s'aider entre chroniqueurs, on va compléter les fiches de nos collègues de France 3. Faut-il rappeler que pour cofonder Reconquête aux côtés de Zemmour, Knafo s'est appuyée dès le départ sur des militants issus de la frange la plus radicale de l'extrême droite ?
Qu'elle n'a jamais pris ses distances avec les propos révisionnistes de Zemmour sur le régime de Vichy ou la déportation des homosexuels ?
Qu'elle considère que 'l'islam n'est pas compatible avec la République"
, qu'elle souhaite interdire certains postes aux binationaux , et qu'elle fait le lien explicite entre l'islam et le terrorisme ?
Faut-il également rappeler qu'au Parlement européen, elle est devenue vice-présidente du groupe ENS, si sulfureux que même le RN s'en est éloigné ? Qu'elle siège au côté de l'AfD allemande ? Un "parti qui assume utiliser un slogan nazi"
, rappelle Mediapart, dans lequel "de nombreux cadres ont été mis en cause pour avoir fait l'éloge du régime d'Adolf Hitler"
et dont l'un des députés a affirmé qu'un "SS n'était pas automatiquement un criminel"
?
Et que dire de ses votes au parlement européen ? "Elle a voté contre le droit à l'IVG, contre la parité et contre la lutte contre les violences sexistes"
, énumère encore Mediapart. C'est fou quand même, ils n'ont pas internet chez France 3 ? Car on n'est pas allé aux archives nationales pour trouver l'article. On a tapé "Knafo + extrême droite + Mediapart" dans un moteur de recherche, et bim, la magie d'internet, c'était le premier lien.
Bref, en 247 chroniques, on en a vu des horreurs mais là, ce programme de France Télévisions franchit un cap inédit. On est passé de la dédiabolisation à la promotion. En passant soigneusement sous silence les pires éléments du CV de Knafo, l'invitée ne pouvait être que ravie. Et elle l'était : "C'était formidable d'être à vos côtés. Je suis vraiment ravie qu'on ait passé ce moment ensemble. L'humour, c'est important, il faut réussir à rire de tout le monde, alors merci à vous"
, conclut-elle. Elle a d'ailleurs réutilisé des extraits de l'émission pour ses réseaux (le babyfoot, 0% d'extrémisme). Bref, elle est trop cool Sarah. Même satisfaction du côté de Sébastien Chenu à la fin de son émission : "J'espère que désormais, vous avez un peu moins peur du Rassemblement national à travers ma venue ici."
Tout est dit. Le service public est prêt pour 2027.