"Il tue son cambrioleur" : pour les éditorialistes, c'est pas bien, mais…

Sherlock Com' - - Médias traditionnels - Plateau télé - 55 commentaires

"On aurait tous voulu que ce jeune de 19 ans ne meure pas pour un cambriolage, mais…" Quand on commence une phrase comme ça, la suite est généralement une dinguerie. Dans la nuit du 8 au 9 février, à Genas, dans le Rhône, un septuagénaire a tué un individu qui tentait d'entrer par effraction chez lui. Un dramatique fait divers qui aurait pu rester à l'état de fait divers. Mais c'était sans compter sur CNews et les Grandes Gueules de RMC pour partir en roue libre afin de défendre un assouplissement du cadre strict de la légitime défense. Ou dit autrement par un éditorialiste qui semble prôner un retour au far west : "est-ce qu'il est tout à fait immoral de protéger les siens ?"

Un simple fait divers. C'est comme ça que cette affaire a été traitée par BFMTV, TF1 et France 2, en début de semaine. À Genas, une petite commune du Rhône située près de Lyon, un homme âgé de 70 ans a abattu un individu qui essayait de s'introduire chez lui, pendant la nuit, en passant par le toit de son habitation. Le corps du cambrioleur, âgé de 19 ans, aurait été retrouvé dans le grenier. Le septuagénaire, de son côté, a été placé en garde à vue, puis mis en examen pour meurtre avant d'être remis en liberté sous contrôle judiciaire.

Un dramatique fait divers, raconté par TF1, France 2 et BFMTV avec les techniques habituelles : un micro-trottoir pour avoir l'avis de Philomène et Anne-Marie sur TF1 ("Elles peinent à y croire") et un duplex de BFMTV au cas où (au cas où rien du tout, 48 h après, il ne se passe évidemment plus rien).

Mais il a suffi d'une pétition en ligne, destinée à "soutenir" le septuagénaire, pour permettre à CNews de mouliner sur cette affaire qui a priori n'implique pourtant pas d'OQTF. Et quand on dit mouliner, la chaîne a vraiment fait ce qu'il faut : pendant trois jours (du 10 au 12 février), on a suivi l'augmentation du compteur (qui devait sûrement s'autoalimenter avec les téléspectateurs de la chaîne).

Si cette pétition a eu autant de succès sur CNews, mais aussi dans les Grandes Gueules de RMC, c'est parce qu'elle a servi de prétexte pour lancer un débat sur la nécessité d'assouplir le cadre strict de la légitime défense afin de pouvoir riposter plus facilement en cas d'atteinte aux biens et aux personnes.

Un débat nécessaire car voyez-vous, on ne peut pas faire ce qu'on veut. "Il y a très très peu de circonstances, malheureusement, atténuantes, explique le communicant Frank Tapiro, quand il y a ce qu'on appelle un excès de légitime défense. C'est terrible parce qu'on a l'impression qu'il y a une double injustice."

Pour Pierre-Marie Sève, directeur de l'institut pour la Justice (think tank d'extrême droite), la garde à vue du septuagénaire est d'ailleurs de trop : "On verra s'il y a un procès, mais une garde à vue pour un septuagénaire qui s'est bien comporté toute sa vie, qui paye ses impôts, qui n'a probablement pas de casier judiciaire, c'est déjà une sanction en soi."

Le retour du far west

On ne sait pas grand-chose des circonstances exactes du drame. Certains articles précisent que le corps du cambrioleur a été retrouvé sur le toit, d'autres dans le grenier. Le cambrioleur, armé, a-t-il menacé le septuagénaire ? Y a-t-il eu un tir de sommation ? Bref, on ne sait strictement rien, ça ne va pas empêcher les éditorialistes de CNews et RMC de clôturer une enquête qu'on ne leur a pas demandé de faire. 

Allez, c'est parti ! Pour la "grande gueule" de RMC, Antoine Diers, l'attitude du septuagénaire est "parfaitement naturelle, légitime" : "Moi, je suis un partisan farouche de la légitime défense. (...) Moi, sur le principe, quand on entre chez quelqu'un de nuit armé, je pense qu'on a le droit de se défendre." Diers va même plus loin : "Même si le cambrioleur s'avérait ne pas être armé ou que l'arme était factice (...) je trouve normal et légitime qu'il y ait riposte et que tu te défendes." Et c'est un spécialiste de la légitime défense qui parle, il possède des armes à feu : "Moi, je détiens légalement des armes (...) c'est essentiel, aujourd'hui, dans la défense de son foyer, dans certaines situations, d'être armé pour faire face à des gens armés."

Certes, le code pénal définit de manière très stricte la notion de légitime défense : la riposte doit être immédiate, indispensable et proportionnée à la menace. Mais il ne faut pas se fier qu'au code pénal, comme l'explique une autre grande gueule de RMC, Fatima Aït Bounoua, "professeur de français". Oui, il y a aussi l'autre code : "pour moi, c'est de la légitime défense, effectivement. Mais quand je dis légitime défense, je ne suis pas avocate. (...) Moi, ce n'est pas selon le code pénal ou le code légal, c'est selon le code tripal." Le quoi ? "Le code qui vient des tripes". Et que dit le grand livre des tripes ? "Tu dis maison en pleine nuit, un vieux monsieur, un cambrioleur, on comprend que la personne ait voulu se défendre". Non coupable donc.

Alors attention, on n'a pas dit que c'est bien de tirer. Non, un éditorialiste, même sur CNews ou RMC, ne peut pas inciter ses téléspectateurs à se faire justice soi-même. C'est ce que précise par exemple le journaliste Romain Desarbres pour cadrer le débat : "Évidemment, on ne se fait pas justice soi-même, ça c'est la base. (...) Là, il y a un mort, un cambrioleur de 19 ans, et on ne peut souhaiter la mort de personne, évidemment".

Sauf qu'on a tronqué sa citation car il est comme ça Romain, à chacune de ses phrases, il ajoute un "mais" : "Évidemment, on ne se fait pas justice soi-même, ça c'est la base. Mais il y a une réalité, c'est qu'il y a des Français qui ne font pas confiance à la justice et qui décident, si ce n'est de se faire justice, en tout cas d'interpeller les cambrioleurs." Oui, si le septuagénaire a tiré, c'est parce qu'il n'a pas confiance dans la justice, trop laxiste.

Olivier Truchot, sur RMC, est sur la même ligne : "Bien sûr, on aurait tous voulu que ce jeune de 19 ans ne meure pas pour un cambriolage". Il aurait pu s'arrêter là, mais il y a bien une suite à sa phrase : "On aurait tous voulu que ce jeune de 19 ans ne meure pas pour un cambriolage, mais on ne peut pas faire peser sur cet habitant, tout cet échec qu'on est en train de déclencher." Hein ? "On ne peut pas faire peser sur cet homme de 70 ans l'échec des sanctions, l'échec de la répression, l'échec de la lutte contre l'insécurité, parce que c'est trop facile (...) Si tu es obligé de te défendre toi-même, c'est que l'autorité publique est défaillante."

Toujours sur un fil, sans jamais vraiment le dire, tout en le sous-entendant très fortement, les éditorialistes de CNews et RMC n'attendent visiblement qu'une chose : qu'on arme tout le monde. 

Car au fond, le septuagénaire qui a tué le cambrioleur n'y est pour rien. "Quand l'État ne peut plus remplir ou remplit mal son devoir, c'est logique, de manière psychologique, qu'on ait envie de…", assure Cyrille Cardonne, un "ancien officier de renseignement". Il ne finit pas sa phrase, mais on a compris.

D'ailleurs, est-ce vraiment immoral de tirer ? Paul Sugy, "journaliste", s'est vraiment posé cette question à voix haute, sur le plateau de CNews : derrière la question de la légitime défense, il y a une "question morale, qui est de savoir effectivement, lorsque la police, lorsque la justice, faute de moyens, faute d'ambition politique, faute d'ordres suffisamment courageux, ne peuvent pas faire le travail qu'ils sont censés faire, c'est-à-dire protéger les honnêtes citoyens, alors est-ce qu'il est tout à fait immoral de protéger les siens avec les moyens dont on dispose ?" Que ce soit avec un flingue, une hache ou un couteau, on fera comme on peut pour se protéger. Bref, pour lui, la question de la légitime défense, "c'est une question qui doit hanter aujourd'hui nos démocraties dans un contexte d'insécurité galopante."

D'ailleurs, Fatima Aït Bounoua estime que ce fait divers survenu dans le Rhône peut tout à fait être relié à un autre fait divers qui date d'il y a plus de vingt ans et que vous connaissez bien : "Vous vous souvenez ce qui a fait gagner Chirac (...) Papy Voise ? Vous vous souvenez de Papy Voise avec son visage tuméfié ? Ne sous-estimez pas le traumatisme de ça, c'est-à-dire les gens qui ont signé la pétition, ils disent : « On n'oublie pas Papy Voise ». Vous sous-estimez complètement l'effet traumatique qu'ont eu toutes ces histoires auparavant, donc effectivement, il y a cet instinct de défense". 

Inscrire la légitime défense dans la constitution

Dans cette surenchère sécuritaire, la médaille du grand n'importe quoi revient à Emmanuel de Villiers qui a littéralement fondu les plombs quand on lui a demandé son avis sur ce fait divers : "La France est en déliquescence sociale et sécuritaire, et on est là à ergoter (...) Il y a une insécurité des crimes et des délits partout, les principes de légitime défense en France sont complètement fous, on marche sur la tête. Ce n'est pas à des juristes planqués dans des bureaux de décider comment on doit se protéger chez soi (...) C'est comme les refus d'obtempérer, on doit pouvoir mettre hors d'état de nuire les gens en matière de refus d'obtempérer."   

Le modèle de De Villiers, ce sont les États-Unis : "Si on regarde un grand pays comme les États-Unis, il y a même une présomption de légitime défense quand on pénètre dans une propriété privée". La solution donc ? "Au lieu d'être indulgents avec les cambrioleurs de manière laxiste, on devrait mettre le droit à la légitime défense dans la Constitution."

Même Michael et Angélique sont d'accord avec ça.  Ah bah oui, il nous manquait l'avis des auditeurs des Grandes Gueules. "Le moindre des droits, c'est défendre sa maison", assure Angélique. "Non seulement je me mets à sa place, mais (...) avec ma femme on réfléchit à s'inscrire à un club de tir", déclare Michael. C'est d'ailleurs l'avis ultra-majoritaire des auditeurs de l'émission, d'après le sondage diffusé à la fin du débat.

Rien de surprenant : les auditeurs de RMC ont été bien entraînés aux tirs. En l'espace de deux mois, il s'agit déjà du troisième débat consacré à la légitime défense dans Les Grandes Gueules.

Dans ces débats où Marshall et Truchot défendent fréquemment la même ligne, l'idée avancée est que l'ultraviolence imposerait d'assouplir le cadre strict de la légitime défense. Avec quelles conséquences ? On a des éléments de réponse.  Une étude publiée en 2025, fondée sur l'analyse des effets des directives adoptées en 2017 autorisant un usage plus large des armes par les policiers, est catégorique : "Avant 2017, les tirs mortels de la police nationale sur des véhicules en mouvement étaient extrêmement rares. Depuis l'entrée en vigueur de la loi, leur nombre a été multiplié par six".  On n'ose imaginer le résultat si un assouplissement de la légitime défense était accordé à de simples citoyens. Dans le monde merveilleux que nous préparent les éditorialistes, mieux vaudra investir dans un casque et apprendre à vivre accroupi.

Lire sur arretsurimages.net.