Coluche, c'est l'histoire d'un mec récupéré par CNews
Sherlock Com' - - Plateau télé - 58 commentairesC'était tellement bien quand on pouvait se moquer des noirs et des arabes. 40 ans après la disparition de Coluche, les télés lui ont rendu hommage à travers des images d'archives, des confidences de ses proches, et des extraits de ses sketchs. Rien que du très classique sur France 3, RMC Story et BFMTV. Un peu moins sur CNews : les éditorialistes de Bolloré ont trouvé le moyen de voir dans l'itinéraire de l'artiste exactement le contraire de ce qu'il défendait. Une belle entourloupe d'enfoirés.
C'est "l'histoire d'un mec"
pour qui la lessive "lave plus blanc que blanc"
, dont les fins de mois sont difficiles "surtout les 30 derniers jours"
, et qui cherche un Schmilblick imprononçable. Cette semaine, France 3 et BFMTV ont rendu hommage à Coluche, 40 ans après son accident mortel survenu le 19 juin 1986. Deux documentaires qui retracent la vie de l'artiste avec des extraits de ses sketchs et des images d'archives montrant ses divers engagements (candidature à l'élection présidentielle de 1981, création des restos du cœur).
Même chose sur RMC Story, qui s'est surtout focalisée sur l’accident et les interrogations soulevées par certains journalistes, laissant entendre que des zones d’ombre subsistent dans cette affaire de camion (mais il n'y a aucune preuve de rien).
Quant à CNews, c'est Gauthier Le Bret qui a animé la soirée spéciale du 18 juin qui comportait un documentaire intitulé "Coluche la liberté de rire"
, suivie d'un débat.
Si CNews a tenu à rendre hommage à Coluche, c'est d'abord parce que c'était "le meilleur ambassadeur de l'ADN de la France"
. Il a percé car il a apporté "avec son insolence et son irrévérence"
, "un souffle inédit à l'humour français"
car il "dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas"
. Mais qu'est-ce qu'ils pensent tout bas les Français ?
Pour le comprendre, la chaîne a mobilisé des salariés ou ex-salariés du groupe. Oui, quand France 3, BFMTV ou RMC Story interrogent en priorité des proches de Coluche, CNews privilégie plutôt les commentateurs maison : Frank Tapiro (un communicant habitué des plateaux de CNews), Julien Pichené (journaliste Europe 1), Laurie Cholewa (journaliste cinéma Canal+) ou encore Fabien Lecœuvre (ex-C8, passé sur W9 avec Hanouna).
Au centre du documentaire : la liberté de ton de Coluche. Car voyez-vous, il se moquait de tout le monde : "On se moquait des Arabes, des Juifs, des Portugais, des Espagnols. On se moquait des Français, des Suisses, des Belges, des homosexuels"
(Lecœuvre), "Vous pourriez dire
« oh le salaud, il s'est moqué de celui-là, il s'est moqué d'un handicapé.
» Personne n'a jamais pensé ça parce qu'il faisait rire."
(Tapiro). C'est ça la marque de fabrique de Coluche : "En jouant sur les clichés et les contradictions de la société française, il provoque, dérange et fait rire dans un pays où l'humour bénéficie alors d'une liberté presque totale"
, insiste la voix off.
Une liberté presque totale qu'on a un peu perdue : "Je pense que Coluche, aujourd'hui, ses sketchs ne passeraient plus"
, estime Fabien Lecœuvre. Laurie Cholewa est du même avis : "Aujourd'hui, dans une société où on ne peut plus dire n'importe quoi à la télévision, il y a le CSA, il y a l'Arcom
(sic), tout est très contrôlé, tout est visionné et on peut prendre des amendes. Donc voilà, à cette époque, dans les années 70, le ton était beaucoup plus libre (...) on pouvait dire un peu ce qu'on voulait."
Bref, on ne rigole plus aujourd'hui. Et vous savez pourquoi ? "Toute forme de raillerie, de moquerie devient une discrimination qui peut se transformer en plainte",
assure Lecœuvre. "Les humoristes aujourd'hui sont dans une réserve. Il y a des mots qu'on ne peut plus prononcer"
, dit-il en joignant le geste à la parole. Ah bon, lesquels ?
Arabe, noir : les sketchs préférés de CNews
Pour bien comprendre tous ces sous-entendus, il suffit de voir les sketchs retenus par CNews. Il y a par exemple "le CRS arabe"
dans lequel Coluche incarne un pilier de bar crétin et raciste qui s'énerve contre un "CRS arabe"
avant de se dégonfler de peur de prendre un coup.
"Quand il fait le CRS arabe, vous croyez que les Arabes lui en ont voulu ? Personne. Parce qu'il faisait rire"
, constate Tapiro qui visiblement n'a pas compris que Coluche se moquait du raciste et non du CRS.
L'autre sketch préféré de CNews, c'est celui du Schmilblick dans lequel Coluche interprète un candidat arabe participant au jeu de devinettes. L'humour repose sur le fait que les autres personnages peinent à comprendre ce qu'il dit en raison de son accent.
"Simone, je ne comprends pas. Monsieur a été coupé"
, annonce Guy Lux à l'antenne. Réplique de Coluche, avec un accent : "Qu'est-ce que tu racontes ? Comment ça j'ai été coupé ? Qu'est-ce que tu comprends pas, je parle français aussi bien que toi, s'il te plait. J'ai fait la guerre d'Algérie comme tout le monde, s'il te plait. Saloperie, raciste."
Un sketch particulièrement apprécié par les éditorialistes de CNews car après la diffusion du documentaire, Le Bret a remontré la séquence à ses éditorialistes.
Après avoir rediffusé cet extrait, Gauthier Le Bret se tourne vers les éditorialistes en expliquant que "Coluche attaquait absolument tout le monde, toutes les communautés. Et évidemment, ça serait impossible aujourd'hui"
. Mince, on ne peut plus attaquer les arabes avec leur accent d'arabe ? Si ce sketch était joué aujourd'hui, "tu as l'ARCOM, la justice, les tribunaux en folie, les associations. Impossible"
, insiste Le Bret.
On ne peut plus rien dire. La preuve : dans un de ses sketchs, "Coluche ose même se peindre le visage en noir
, relate Le Bret. Ce que l'on qualifierait aujourd'hui de blackface, une pratique devenue impensable sur les plateaux de télévision contemporains."
Et si ce n'est plus possible aujourd'hui, c'est à cause de "l'autocensure"
et de "quelques personnes woke
[qui] ont décidé que telle ou telle ou telle chose, tel ou tel ou tel mot, telle ou telle vanne, telle ou telle référence étaient inadmissibles"
, s'agace Tapiro. D'ailleurs, si Coluche le faisait aujourd'hui, "il irait en prison dans le meilleur des cas",
affirme sans rire Tapiro. Ou il aurait une fatwa, on lui tirerait dessus. Pourquoi ? Parce qu'en fait, il avait cette liberté absolue de rire. (...) On était libre de rire de tout."
D'ailleurs, on ne peut plus faire les accents non plus : "L'accent belge, c'est le dernier accent autorisé avec l'accent québécois,
déplore Le Bret. Aujourd'hui, vous avez le droit de faire l'accent québécois et l'accent belge. Par contre, d'autres accents…"
Un débat avec des bandeaux catégoriques...
Bien évidemment en plateau, personne ne contextualise. Aucun ne souligne que ça n'a aucun sens de dire que le Coluche de 1985 ne pourrait plus dire la même chose en 2026. L'humour est le reflet d'une époque et rien ne dit que Coluche lui-même ferait ce sketch aujourd'hui.
Et si le blackface a aujourd'hui disparu de l'espace médiatique et si l'imitation de certains accents est devenue beaucoup plus rare, ce n'est pas en raison d'une interdiction ou d'une forme de censure. C'est le résultat d'une prise de conscience collective et d'une meilleure prise en compte de la manière dont certaines représentations peuvent être vécues par les personnes concernées. Des pratiques autrefois considérées comme de simples ressorts comiques sont désormais analysées à la lumière de leur histoire et des stéréotypes qu'elles peuvent véhiculer. Mais pour CNews, c'est uniquement vu par le prisme d'une réduction de la liberté d'expression.
Et la faute à qui ? A l'extrême gauche évidemment : "Pourquoi est-ce que tout cela est advenu ? Parce que l'extrême gauche et la gauche extrême ont mis l'humour sous cloche
, assène Yoann Usaï. Ils considèrent que l'humour fait désormais partie de la bataille et du combat culturel. Et comme ils sont en train de perdre cette bataille idéologique et ce combat culturel, ils sont en train de se radicaliser, et donc ils deviennent de plus en plus violents et de plus en plus véhéments, et ils interdisent et ils censurent de plus en plus".
Mais il n'était pas de gauche Coluche ? Si, mais attention, "Coluche, c'est les banlieues rouges, c'est la gauche merveilleuse
, explique Lecœuvre, c'est la gauche ouvrière, c'est-à-dire c'est la gauche qui travaille, qui se lève tôt le matin, c'est des gens qui ont une pénibilité (...) Les banlieues rouges aujourd'hui, elles ont totalement disparu évidemment. Elles ont été remplacées."
Remplacées par qui ? Lecœuvre ne précise pas, mais on se comprend.
D'ailleurs, remarque Le Bret, "l'électorat ouvrier aujourd'hui, il vote Rassemblement national et la gauche touche un autre électorat, on le sait bien".
Toute la construction de la soirée doit permettre cette conclusion. Les éditorialistes ne vont jamais au bout de leur phrase, mais pendant le débat, la succession d'extraits sur les arabes et les remarques du plateau sur l'absence de liberté aboutissent à ça. Au moins, Coluche, il s'en prenait aux noirs et aux arabes pour défendre les blancs modestes qui travaillent. C'est tout le sens de cette soirée.
Dans le documentaire, la juxtaposition de sous-entendus et d'extraits est particulièrement efficace. Par exemple, quand la voix off explique que des "millions de Français se sont identifiées à Coluche"
, l'extrait de sketch qui suit juste derrière est celui où il incarne un Français avec une baguette sous le bras qui se plaint des Portugais : "Et puis, qu'est ce que c'est que ces Portugais qui viennent retirer le pain de la bouche à nos Arabes ? Alors, on vous dit « oui euh, j'ai envie de chercher un travail en France ». C'est pas vrai, fainéants, ils viennent chercher du chômage en France."
S'ensuit la conclusion d'un journaliste sur l'ascension fulgurante de Coluche : "Là, la Coluche mania va très vite débuter, s'imposer, puisqu'il va faire l'Olympia, il va faire des scènes, il est très demandé en province."
Dit autrement, si des millions de personnes se sont identifiés à lui et que la Coluche mania s'est généralisée, c'est parce qu'il faisait des blagues sur les Portugais qui piquent le boulot des Arabes devant des Français à baguette qui râlent.
Antiracisme, violences policières : l'autre Coluche
Utiliser la figure de Coluche pour démontrer qu'on ne peut plus rien dire, le renvoyer uniquement à la dérision en passant sous silence le vrai sens de ses sketchs est un véritable tour de force. Car l'humoriste incarnait l'exact contraire de la ligne éditoriale de CNews. Par exemple, pour la police, il en a dénoncé la violence dans ses sketchs mais aussi au JT d'Antenne 2 en 1980. Dans une séquence (disponible en intégralité sur YouTube), Coluche énumère toutes les violences policières depuis le début de l'année : "Ça, c'est un mort ou un blessé par jour par la police depuis le 1er janvier",
dit-il en tenant une liste à la main.
Quand le présentateur du journal tente de le couper, Coluche insiste : "Expliquez-moi comment un policier qui fait son devoir tire toujours sur un arabe dans le dos en tombant. Expliquez-moi ce que les policiers foutent dans le dos des arabes avec un revolver à la main et à chaque fois, ils tombent"
. Une séquence diffusée dans l'hommage de France 3.
Quant au racisme, le documentaire de France 3 rappelle précisément que Coluche s'inquiétait de la montée du Front national. Il avait accompagné la création de SOS Racisme. En 1985, il avait même co-animé le grand concert antiraciste, Place de la Concorde au côté de Guy Bedos.
Sur scène, il avait eu ces mots, diffusés par France 3 : "Merci aux racistes de nous rassembler. J'espère qu'il en restera un peu l'année prochaine pour qu'on fasse une autre fête"
. 40 ans après, on peut remercier CNews : des fêtes, on pourrait en faire tous les jours.