Cocorico : la télé félicite Bernard Arnault et son magot (à 100 milliards)

Sherlock Com' - - Coups de com' - Plateau télé - 38 commentaires

“C’est quand même un cocorico”. Sur LCI, cette semaine, c’était la fête. La chaîne d’info en continu a célébré comme il se doit la bonne nouvelle de la semaine : la fortune personnelle de Bernard Arnault a enfin franchi la barre symbolique des 100 milliards de dollars. Youh ouh ! Un jackpot également salué par Cnews et France 2, lesquels ont cherché à faire de la pédagogie. Oui, chers précaires, arrêtez de vous plaindre car comme le dit Morandini sur Cnews, il ne faut pas oublier que “dans certains pays, on dit : la France, c’est génial parce qu’il y a Bernard Arnault”. Alors allez plutôt chercher le mousseux et les oeufs de lump, on va fêter ça ensemble.

“On est au niveau zéro de la politique. C’est le niveau zéro pour moi, je ne peux pas vous dire autre chose parce que je le pense”. Il n’était pas content Pascal Praud cette semaine sur Cnews. 

La faute à un tweet (c’est fou ce qu’un tweet peut le mettre en colère notre ami Pascal). La France insoumise, dont une représentante était invitée de son émission, a osé mettre en parallèle le nombre de morts dans la rue et la fortune de Bernard Arnault. De quoi agacer l’animateur de comptoir : “Je ne sais pas dans quel monde vous avez envie qu’on vive tous”. Dans un monde moins inégalitaire, peut-être ?

S'ensuivent quelques minutes de débat sur le problème du creusement des inégalités. Et c'est tout. Ce bref échange, diffusé le 20 juin sur C8, est la seule séquence télé où l'annonce de l'agence Bloomberg fait l'objet d'un pseudo-débat contradictoire. Car pour les autres télés, c'est la fête : figurez-vous que la fortune de Bernard Arnault vient de franchir la barre symbolique des 100 milliards de dollars. 

100 milliards ? Un chiffre qui claque…

Car 100 milliards de dollars, c’est mieux que 76…

Et mieux que 72…

Sachant que 72, c'est mieux que 62...

Et mieux que 47...

Et on peut remonter comme ça jusqu'en 2012 (avant, les JT étaients moins friands d'infographies).

La fortune de Bernard Arnault fascine, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais 100 milliards d’euros, ça correspond à quoi ?

Pour le comprendre, France 2 a compté en avion…

Et en Twingo...

Dans le chapitre des comparaisons, LCI a préféré compter en dettes : “En liquidant ses actifs, il pourrait tout simplement racheter 4% de la dette publique française”. Une comparaison bien choisie puisqu’on ne retient pas le chiffre de 100 milliards, mais plutôt la gravité de la dette.

Bref, pas facile de comprendre ce que représentent 100 milliards. Alors pour mieux appréhender ce sujet, on vous a sélectionné trois types de décryptage :

1. Le décryptage pour Tchoupi et ses copains

On ne savait pas que Morandini Live, diffusé sur Cnews à 10h30, était une émission pour la jeunesse. Et pourtant, cette semaine, pour décrypter la fortune de Bernard Arnault, Morandini, alias Tchoupi, s’est placé à hauteur de petit bonhomme (max 4 ans et demi), avec l’aide d’une “coach en intelligence financière”, option grande section maternelle, qu’on appellera Tchoupette.

Installez-vous confortablement avec votre chocolat chaud et vos bonbons, c’est pour vous les choupinous :

Tchoupi : “Bernard Arnault a une fortune qui a dépassé pour la première fois les 100 milliards de dollars, on dit bravo ou on dit, c’est honteux ?”

Tchoupette : “On dit bravo, mais on dit aussi qu’il ne les a pas sur son compte. Si on regarde ses comptes bancaires, il n’y a pas marqué 100 milliards de dollars, c’est la valorisation de ses entreprises (...). C'est théorique. Ceci dit, je pense qu’il n’est pas à plaindre". Sans blague.

Mais 100 milliards, ça correspond à quoi ?

Tchoupi : “Pour les gens et pour moi aussi, 100 milliards de dollars, je n’arrive pas à imaginer ce que c’est. Déjà un milliard, on a un peu de mal à imaginer ce que c’est, mais 100 milliards de dollars…”

Tchoupette : “C’est beaucoup (...) 100 milliards de dollars, mais ça dépend de la valorisation de la bourse également (...). On va dire que si la bourse se casse la figure, il ne sera plus qu’à 80 milliards”. (Et ça, c’est moche les pitchounes).

Mais au fait, le Bernard, il fait quoi avec son argent ?

Tchoupette : “Au quotidien, il dépense probablement un petit peu plus que vous et moi parce que, quand on est riche, on a tendance à dépenser et à perdre peut-être un peu le sens de certaines choses. Mais pour autant, il a des besoins exactement comme tout le monde c’est juste qu’il a peut-être un peu plus de propriétés que nous, qu’il a un avion pour aller vite, qu’il a un bateau parce que ça lui permet de se déplacer et de profiter de la mer. “

Un avion pour aller vite, et un bateau pour profiter de la mer…

Dernière question les zouzous ?

Tchoupi : "Et c’est vrai que dans certains pays, on dit : la France, c’est génial parce qu’il y a Bernard Arnault ?"

Tchoupette : ‘Tout à fait’.

Tchoupi : “Il ne faut pas l’oublier”.

Voilà, vous saurez maintenant que vous pouvez montrer à vos enfants les décryptages de Cnews pour comprendre l’économie. Pour les plus grands, on vous suggère plutôt le décryptage de LCI…

2. Décryptage pour fanzouzes de Bernard Arnault

Tout comme Hanouna qui a ses fanzouzes, Bernard Arnault a ses groupies. Sur LCI, c’est le chroniqueur éco, Pascal Perri. Lequel nous invitait cette semaine à une “détox idéologique sur Bernard Arnault et LVMH”. “Regardons les faits, les chiffres, laissons de côté les impressions, les postures, les idées, les arrière-pensées, nous explique Perri. Quelle est sa contribution à l’économie française ? (...) Est-ce qu’il faut se réjouir de son classement dans les trois hommes les plus riches du monde ? Se réjouir ou le maudire, vous savez qu’il y a un film, celui de François Ruffin, Merci patron. Moi, je me demanderai s’il ne faut pas dire merci Bernard, en se plaçant du point de vue du fisc”.

Et quand on dit merci, on le fait en image sur LCI :

Pendant près de 10 minutes, Perri et son acolyte de Challenges, Eric Tréguier, vont défendre Arnault et l’ultra-richesse avec le même argument : Arnault n’est pas un exilé fiscal et sa fortune lui a permis d’embaucher des milliers de salariés. Des propos appuyés par des bandeaux très explicites :

C’est à ça qu’on reconnaît un fanzouze de Bernard Arnault. Et aussi à cette capacité à retourner toutes critiques en éléments positifs. Par exemple, chers abonnés, vous avez forcément vu le film de Ruffin, Merci patron(l'émission d’asi est ici). Difficile de dire que Bernard Arnault sort grandi de ce film. Et pourtant… Écoutez bien ce qu’en dit le journaliste de Challenges : “C’est cette capacité à détecter le potentiel de développement d’une marque qui fait de lui un grand patron. On le voit dans Merci patron, le film de François Ruffin, qui est un petit peu critique, à charge, où on voit d’anciennes ouvrières qui racontent qu'il est arrivé en leur promettant monts et merveilles mais ce qu’il avait déjà repéré, c’était Christian Dior dans l’ensemble qu’il achetait. Il a quand même cette vision”.

Se servir de Merci patron pour dire qu’il est génial, c’est une belle performance.

Vous l’aurez compris, sur LCI, on aime donc bien Bernard Arnault. D’ailleurs, la journaliste de la matinale lâchera cette phrase le jour de l’annonce de l’agence Bloomberg : “C’est quand même un cocorico”. Oui, cocoricooooo…

Dernier type de décryptage, celui effectué par des poissons rouges.

3. Le décryptage des poissons rouges

C’est fou comme les documentalistes du service public n’ont pas de mémoire. Si le journal de TF1 n’a visiblement pas la même fascination pour Bernard Arnault (aucun sujet dans le 20h sur ces 100 milliards), France 2 a consacré quelques minutes à “l’homme qui vaut 100 milliards de dollars”. “Comment le patron de LVMH a-t-il gagné sa place”, se demande Anne-Sophie Lapix.

Extrait de la success story : “Rien ne le destinait à un tel succès quand en 1984, Bernard Arnault rachète l’entreprise qui possède Dior pour une bouchée de pain”.

Et France 2 de donner la parole à Arnault, via un extrait de Complément d’enquête diffusé en avril 2014 : “Je n’ai jamais imaginé autre chose pour moi que d’être entrepreneur”.

“Une fortune portée par l’envolée de l’action LVMH en bourse cette année, explique la voix off. Depuis janvier le patrimoine de Bernard Arnault a augmenté de 32 milliards de dollars”.

Et c’est tout ! Bravo Bernard !

C’est fou comme les documentalistes de France Télévisions ont une mémoire de poisson rouge. Car quitte à aller piocher dans le Complément d’enquête d’avril 2014 pour parler de la fortune de Bernard Arnault en 2019, France 2 aurait pu choisir une autre séquence du reportage, notamment celui où l’on présente Arnault comme “un financier cynique prêt à tout pour s’enrichir”. Eh oui, lorsque le JT de France 2 de 2019 élude rapidement la reprise de Dior en 1984, via le rachat de la société Boussac, le Complément d’enquête de 2014 avait retrouvé l’ex-directeur de Boussac et une ancienne ouvrière. 

L’histoire est connue : Arnault a racheté Boussac pour s’emparer de Dior en promettant de maintenir l’emploi. Sauf qu’il s’est rapidement débarrassé des entreprises déficitaires (et de leurs salariés) en gardant Dior. “On est tombé sur quelqu’un qui n’a pas tenu ses engagements puisqu’il nous a vendu immédiatement après, comme du bétail, témoignait l’ex-ouvrière. (...) Le fric, l’argent, le luxe, les pauvres gens de la vallée de la Nièvre ou de la filature du Nord, il n’en avait rien à faire”.

Pourquoi France 2 n'a-t-elle pas choisi cette séquence ? C'est tout simplement lié au cloisonnement des sujets et à l’absence des éléments de contextualisation dans des reportages qui dépassent rarement les deux minutes. Un sujet sur sa fortune à 100 milliards de dollars ? C’est forcément le récit d’une success story pour le 20h de France 2 qui ne cherche pas à apporter un contre-point via d’autres extraits du groupe (alors qu’en janvier 2019, le 13h de France 2 alertait sur le creusement des inégalités en relayant une étude d’OXFAM sur l’accroissement de la richesse des milliardaires).

A la décharge de France 2, ce cloisonnement des sujets ou ce décryptage de poisson rouge n’est pas l’exclusivité de la télé. Exemple ? Le Mondea évoqué cette semaine la bonne nouvelle de Bernard Arnault dans sa rubrique "économie".

Comme dans tout article publié sur son site, Le Monde suggère d’autres articles sur Arnault : les résultats records de LVMH, l’envol des profits des géants du luxe.

Étonnamment, Le Monde ne renvoie pas vers sa longue enquête sur les Paradise Papers au sujet du patrimoine offshore de Bernard Arnault, qui a placé de nombreux actifs dans les paradis fiscaux (Iles Caimans, Iles Vierges, Jersey, Malte…). Une illustration du cloisonnement des sujets par rubrique (ne pas mélanger rubrique "économie" et pages "enquête").  

L'enquête en question avait d'ailleurs causé quelques soucis au journal.  Le Canard enchaîné avait expliqué qu’à l’époque, suite à cette enquête, Arnault avait privé Le Monde des contrats publicitaires de LVMH jusqu’à la fin de l’année 2017. Oui, faut pas trop embêter un centimilliardaire. Champagne ! 

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