Valeurs Actuelles, trait d'union des droites ?
Daniel Schneidermann - - Obsessions - 37 commentaires
"C'est vrai"
, acquiesce le présentateur Gilles Bornstein, en hochant la tête. C'est un tout petit "C'est vrai"
, presque inaudible. On l'entend néanmoins. On papote femmes voilées, sur France Info
, avec Marc Eynaud, journaliste à Valeurs Actuelles
. Car le voile est de retour, c'est même le sujet du jour. Fin de la récré : le RN a repris l'agenda médiatique aux Insoumis. Exit le dérèglement climatique et la dette au frigo, retour aux valeurs sûres. Imparable, le voile. Ça marche toujours. Sujet du jour : le RN propose de l'interdire totalement dans l'espace public, sous peine d'amende aux contrevenantes. Toutes ? Même les malades du cancer sous chimiothérapie ? finaudent les plateaux télé. Et alors, pourquoi pas la kipa ? Embarras des lepénistes. A deux doigts d'avouer "on a dit ça, parce qu'il fallait bien dire quelque chose pour reprendre la main"
.
Timidement, Bornstein glisse que cette interdiction pourrait s'apparenter à de la discrimination. Et donc être censurée par le conseil constitutionnel. Lequel sera alors accusé de se mettre en travers de la volonté populaire, réplique l'homme de Valeurs actuelles
. Anticipation purement factuelle bien entendu. Alors Bornstein, hochant la tête : "c'est vrai"
. Ce n'est pas un "c'est vrai"
qui prend parti pour taxer les femmes voilées. On est encore sur le service public. Bornstein constate un fait. Irréfutable.
Décidément, Valeurs Actuelles
est le plus beau crayon dans la trousse de rentrée du service public. Si l'hebdomadaire de droite extrême, racheté en 2025 par un trio d'investisseurs dont Pierre-Edouard Stérin, a investi depuis plusieurs années les plateaux des chaînes privées, le voici accueilli sur un tapis rouge dans les médias payés "avec nos impôts". Voici un nouvel éditorialiste du dimanche matin à 7h40 sur France Inter,
Charles Sapin.
Il est directeur adjoint de la rédaction, devinez, de Valeurs actuelles
. Protestations des syndicats et de la société des journalistes de France Inter
: Valeurs Actuelles
a été deux fois condamné, une fois en 2015 pour provocation à la haine raciale pour un dossier intitulé « Roms, l’overdose »
et, de manière définitive, en janvier 2024, pour injure raciste après avoir dépeint la députée insoumise Danièle Obono, en esclave enchaînée victime de la traite inter-africaine.
Que répond à ces protestations la nouvelle directrice Céline Pigalle, selon Mediapart
? Que Sapin est un bon journaliste, "reconnu par ses pairs pour la connaissance des sujets qu'il traite"
. Autrement dit, irréprochablement factuel lui aussi. Et surtout, la patronne de la radio publique raconte avoir été "rassurée par ses échanges avec Charles Sapin au cours de l’été, qui lui a certifié être arrivé à
Valeurs actuelles
avec la mission d’extraire le journal de la ligne radicalement de droite"
. Chapeau bas.
Dans quel but ?
C'est le meilleur : "Afin de faire la jonction, notamment, avec la ligne
« libérale-conservatrice »
campée par Édouard Philippe".
Autrement dit : d'accompagner médiatiquement le glissement vers l'extrême droite des deux candidats du "bloc central", Edouard Philippe et Gabriel Attal (le premier a récemment souhaité la création d'un "centre de retour pour immigrés illégaux"
à Mayotte, tandis que le second se prononce pour des "quotas limitatifs d'immigration"
, quitte à modifier la constitution). A noter la cohérence du "journaliste reconnu par ses pairs"
Sapin qui, déjà au Figaro
, selon des témoignages, militait pour l'abandon par le quotidien de l'étiquette "extrême droite", accolée au RN.
On ne peut que saluer la démarche de France Inter
. Si le service public peut participer, à sa modeste place, au brouillage général des repères et des lignes rouges, pardon, à la noble mission de "faire la jonction"
entre la droite et l'extrême droite, nul doute que même le député Alloncle ne pourra que se féliciter de ce bon usage de l'argent de nos impôts.