Sonia Mabrouk sur BFM : la tornade, "le coeur" et "la nature"

Daniel Schneidermann - - Médias traditionnels - Déontologie - Obsessions - 11 commentaires

Tout devait bien se passer. Le programme de la première émission de Sonia Mabrouk sur BFM lui avait ménagé un couloir confortable, une safe place sur mesure. Un député RN (Jean-Philippe Tanguy) avec qui mener un interminable tunnel d'agaceries en famille. Et en guise de débat, la question Patrick Bruel : la tournée du chanteur, ciblé par une trentaine de plaintes pour viols, agressions et harcèlement sexuel, pourra-t-elle se dérouler, en dépit du refus de l'accueillir de plusieurs maires, dont celui de Chartres, (divers droite), présent sur le plateau.

Tout devait bien se passer, quand surviennent les images d'une tornade dévastatrice dans un village de l'Aude. Priorité au direct ! C'est la devise de la chaîne d'accueil de Mabrouk. Et la voilà soudain propulsée aux commandes d'un authentique dispositif professionnel : envoyée spéciale en direct dans le village ravagé, spécialiste météo, et invités toutologues : sollicités pour l'affaire Bruel, on va bien tenter de les faire entrer dans la case tornade.

Laquelle tornade, il faut bien le remarquer tout de même, survient après les canicules et les incendies de l'été : "Des images qui font mal au coeur, des visages de la France, de tout ce qu'on aime, le coeur de notre pays a été touché" brode Mabrouk, avant de donner la parole à Bruno Jeudy, chef à plume du groupe Saadé (La tribune), pilier immémorial de BFM. "On a éprouvé nos forêts, nos paysages ravagés par les incendies, c'est vraiment, euh, l'année où les Français prennent conscience de cette crise climatique..." Un silence, imperceptible. Comme si Jeudy évaluait sa marge de manoeuvre entre la nouvelle icône du groupe et le réel. Puis il lâche le mot qui fâche : " ...de ces changements climatiques, on découvre qu'on va devoir changer nos habitudes, notre façon de travailler, d'autres horaires de travail..."

Mabrouk l'interrompt : "Très honnêtement..." On dresse l'oreille. "Très honnêtement, je suis d'accord avec vous, mais c'est pas en changeant...enfin...c'est un véritable débat, mais là ce que nous voyons, d'abord c'est la nature qui prend le dessus. Y a une sorte d'agrégation des colères, simplement contre la nature, faut pas toujours renvoyer à la politique"Et de se retourner vers le providentiel maire de Chartres : "La nature, quand elle se fâche, voilà ce que ça donne, les incendies, quand ils sont volontaires, ce sont des blessures, des entailles dans notre paysage...Comment, élu de terrain, vivez-vous cela ?"

Voilà. En prononçant le simple mot "changement climatique", bien loin des catégories mabroukiennes -"le coeur", "la nature"- Jeudy s'est rendu coupable de "renvoyer à la politique". Ce n'est pas un simple micro-débat de vocabulaire. C'est le devenir de la greffe de la bolloréenne défroquée, sur une chaîne d'information de l'extrême-centre, mais encore rattachée au réel, qui se joue ici. Entre les empires Saadé et Bolloré, une des rares limites subsistantes passe -notamment- par la reconnaissance du caractère anthropique du dérèglement climatique. Or rien n'a préparé Sonia Mabrouk, ex-tenancière de bar à fantasmes chez Bolloré, à traiter à chaud un événement inattendu, a fortiori climatique, donc tragiquement dépourvu des adjuvants habituels -migrants, islamistes, laïcité, Algérie, OQTF, LFI, etc. Mabrouk va-t-elle bolloriser BFM ? Est-ce BFM qui va professionnaliser Mabrouk ? Vont-ils se dissoudre l'un dans l'autre ? Insoutenable suspense de la rentrée.


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