Rodolphe Saadé, révélateur d'illibéralisme

Daniel Schneidermann - - Obsessions - 70 commentaires

"Il est parti et nous on est toujours là..." Deux jeunes à casquette, assis sur un muret, regardent passer une policière. C'est la Une de La Provence du 20 mars. La veille, Emmanuel Macron, avec ministres, préfet, grands flics, élus, est venu mettre en scène la lutte contre le trafic de drogue meurtrier à la cité de la Castellane, à Marseille, devant les caméra de BFM, qui s'en est régalé une bonne partie de la journée. Et puis il est reparti. Et oui, "on est toujours là". C'est un constat résigné. Pas même insolent. A peine persifleur. Et purement factuel. Qui aurait pu imaginer que la visite présidentielle aurait, par magie, dissout le deal ?

Et pourtant, cette couverture déclenche le feu nucléaire. Le rédacteur en chef, Aurélien Viers, est mis à pied une semaine, et convoqué par le directeur de la publication, Gabriel d'Harcourt, pour un entretien préalable pouvant déboucher sur un licenciement. Selon Le Monde, les téléphones furibards ont chauffé entre les élus Renaissance de Marseille, les ministères parisiens, et même l'Elysée. Et sans doute, entre toutes ces institutions, et le propriétaire de La Provence, l'armateur macronien Rodolphe Saadé, et les dirigeants de Whynot medias, sa filiale médias, Jean-Christophe Tortora et Laurent Guimier (laquelle filiale, outre La Provence, regroupe aussi La Tribune et La Tribune dimanche). 

Il y a, dans ce coup de torchon marseillais, une double ironie. Au lendemain de la parution de la photo fatale, le directeur de la publication, également à la Une, publiait ses excuses. "La citation en une et la photo d'illustration ont pu laisser croire que nous donnions complaisamment la parole à des trafiquants de drogue décidés à narguer l'autorité publique" écrit-il. C'est vrai. Le lecteur qui n'aurait regardé que la Une a pu le penser. Mais il y a malentendu. La citation fatale de la Une est une citation de "Brahim", rencontré à la Castellane par le reporter de La Provence. Et que dit-il, en texte intégral ? "C'est drôle, ils ont trouvé tous les moyens nécessaires pour encadrer la visite du président. Il est parti et nous on est toujours là, dans la même galère". Autrement dit, La Provence donne la parole, non pas à un trafiquant narquois, mais à un citoyen victime de ces mêmes trafiquants. Ainsi lue, même la photo se retourne donc.

 La seconde ironie de l'affaire, c'est que l'armateur Saadé se trouve en négociations exclusives pour racheter Altice (BFM et RMC) au magnat des télécoms Patrick Drahi. Au début de la semaine, il se trouvait dans les locaux, pour un tour du futur propriétaire au cours duquel il a entremêlé déclarations d'intention rassurantes, et aveux inquiétants sur la liberté des journalistes. S'il s'est dit favorable à l'élaboration d'une charte de déontologie dans ses rédactions, il a ajouté qu'il n'apprécierait pas que son business soit critiqué sur les écrans de ses chaînes, et qu'il "le ferait savoir". De cette visite, la plupart des journaux ont souhaité ne retenir que l'aspect rassurant. "Il assure qu'il ne sera pas interventionniste", a par exemple titré Le Monde. S'il a admis qu'il appréciait la politique de Macron, il a ajouté : "je ne demande à personne de penser comme moi".

Ouf ! Face à l'autocrate-censeur-licencieur-catho tradi anti-IVG Bolloré, voici un milliardaire présentable ! La macrosphère en a soupiré de soulagement.  Un milliardaire libéral, dans tous les sens du terme. Pas seulement économique, mais aussi politique et sociétal : qui croit à l'équilibre des pouvoirs pour favoriser le développement des affaires. Pas de libre entreprise sans liberté de la presse !

Patatras ! Deux jours ont suffi pour que s'écroule la belle fiction. Les journalistes de La Provence ont immédiatement voté la grève illimitée. Leurs confrères de La Tribune et La Tribune Dimanche (ce dernier organe créé l'an dernier, sous la houlette du journaliste Bruno Jeudy, pour concurrencer le JDD bollorisé) ont également voté la grève...mais seulement à partir de mardi (pour ne pas compromettre l'édition de ce dimanche ?) La Société des Journalistes de BFM a jugé cette décision "scandaleuse". Dès hier, bollosphère et fachosphère s'en pourléchaient, et on peut compter sur la bande de Praud et Morandini pour suivre le feuilleton avec gourmandise.

D'une certaine façon, l'attentat islamiste de Moscou et l'annonce du cancer de la princesse de Galles sont affreusement bien tombés, vendredi soir, pour permettre à BFM de ne pas (trop) se poser la question du traitement de l'affaire sur son antenne. Mais si, après cet attentat cynique contre la liberté de l'information, l'oligarque Rodolphe Saadé devait vraiment mettre la main sur la principale chaîne d'information du pays, il serait permis d'y voir LE moment de la bascule assumée de la macronie dans l'illibéralisme.

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