Matinale : vivement lundi !
Daniel Schneidermann - - Obsessions - 18 commentaires
Voilà bien le projet le plus improbable que nous pouvions vous proposer : une émission matinale. Quotidienne, en direct, du lundi au jeudi, de 7 heures à 8 heures. Qui traitera de l'actualité du matin, et critiquera, comme il se doit, le traitement de cette actualité par ses grandes consoeurs. Et avec des invités. Et que chacun pourra voir et écouter, en accès libre, sans abonnement, sur ce site bien entendu, mais aussi en podcast, et sur nos chaînes YouTube et Twitch.
Pourquoi une Matinale ? D'abord c'est un vieux rêve personnel, qui comporte sa part d'inexplicable. Disons que je me sens personnellement à mon meilleur le matin. Et que depuis quelques années, à l'heure du café-tartines, je ne trouve plus rien de satisfaisant à me caler entre les oreilles. D'une station à l'autre, mêmes invités, même quête frénétique du "moment" qui clashe (comme disait la regrettée Léa Salamé) mêmes angles : souvenons-nous par exemple comme elles n'ont présenté le mouvement lycéen que sous l'angle de la violence. Et tout simplement, parce que les meilleures émissions que l'on peut fabriquer sont celles qu'on aurait soi-même envie d'écouter (même chose d'ailleurs pour les journaux ou les livres).
Et pourtant, quel enjeu ! Avec ses interviews millimétrées, avec le ballet de ses humoristes et de ses chroniqueurs, le petit matin radiophonique impose la couleur médiatique de la journée. Découpées en fines rondelles, les interviews vont saturer les réseaux sociaux, et déclencher un ruissellement de réactions. Et paradoxalement, la matinée est la seule tranche horaire que l'information indépendante n'a pas encore investie -avec évidemment quelques exceptions, comme la chaîne Au Poste de David Dufresne. C'est qu'il faut se lever tôt, pour assurer une Matinale !
Donc une heure par jour. Pour occuper le terrain. Avec les moyens du bord, c'est à dire comptés au plus juste, comme l'impose notre modèle économique frugal : Louisa Yousfi et moi l'animerons de chez nous, au saut du lit, de nos chambres à coucher (réaménagées avec goût, néanmoins), autant dire depuis les catacombes. Vive la sobriété heureuse ! D'abord, jusqu'à la présidentielle (si nous atteignons la barre des 100 000 euros de dons, objectif en bonne voie à l'heure où j'écris, mais pas encore atteint).
D'abord, prendre pied dans la tête de pont, et tenter d'y poser nos voix, pour devenir VOS voix du matin. Et là, mesurer votre désir, le nôtre, vos réactions, l'efficacité du dispositif, sans oublier notre propre résistance physique. Et aviser ensuite.
Pourquoi Louisa Yousfi ? Pour la tension féconde entre ses différentes identités d'écrivaine expérimentale, de militante décoloniale, et aussi d'animatrice de débats, que l'on a pu voir et entendre sur les plateaux de nos voisins de Hors Série
. Et aussi, pour cette autre tension, entre les deux pôles de notre binôme inattendu, qui va tenter de conjuguer complicité et électricité, rigueur et imagination, sûreté des repères et goût de l'aventure. Et aussi tout simplement parce que c'est elle, avec son appétit des défis militants et intellectuels, et cette allégresse naturelle qui ne se commande pas. Un militant triste est un triste militant, disait-on du temps où je fus brièvement militant. Une matinale triste serait une triste matinale. Nous souhaitons une matinale joyeuse, rythmée, surprenante, saisissant l'actualité à contrepied. Ce n'est pas parce que l'actualité est sinistre, qu'il faut la laisser nous sinistrer.
Conçue dans l'urgence, en mode "maintenant ou jamais", cette émission sera bien entendu imparfaite, urticante, irritante. Il y aura des blancs, des bafouillements, certainement des galères de connexion, en dépit de l'impressionnante câblerie qui encombre déjà nos pauvres chambrettes. Voyez comme tangue cette petite vidéo de teasing, comme s'il fallait marquer par ces tremblements fondateurs le début d'une grande aventure !
Vive le tremblement ! L'essentiel, c'est de prendre acte que toutes les tentatives, jusqu'à maintenant, d'entraver la course médiatique à l'abîme du fascisme, ont échoué. Et inlassablement, aussi longtemps que nous restons vivants, de tenter autre chose, de nouvelles formes, de l'improbable, pour faire bouger les lignes qui peuvent bouger encore. Aussi longtemps que nous serons capables de créer, le désespoir ne nous rattrapera pas. A lundi, 7 heures !