Le Pen : Merci Richard Ferrand !

Daniel Schneidermann - - Investigations - Obsessions - 50 commentaires

Tout est donc très simple. La condamnation de Marine Le Pen à un an de bracelet électronique est en réalité une condamnation à six mois. Et peut-être même pas une condamnation du tout. D'ailleurs la Cour d'appel l'a sévèrement condamnée, tout en laissant les conséquences de la condamnation à la libre appréciation de la condamnée : voyez donc ce seyant bracelet ! Souhaitez-vous la taille au-dessus ? La taille au-dessous ? Hier sommée par le clan Le Pen de faire diligence en cas de pourvoi de la condamnée, la Cour de cassation est aujourd'hui intimée de prendre tout le temps de la réflexion dans cette affaire complexe. En résumé, Marine Le Pen terminera la campagne présidentielle sous bracelet électronique, sauf si elle n'en porte pas. Tout devrait bien se passer pour elle, sauf si ça se passe mal. 

Vous lisez, vous relisez les savantes analyses juridiques qui s'embrouillent depuis deux jours, et n'y comprenez rien ? Pas d'inquiétude. C'est fait pour. Plus précisément, pour masquer une réalité politique très simple, sous ses chiffons juridisants. Le Pen doit son billet de sortie pour l'élection à un dénommé Richard Ferrand, président macroniste du Conseil constitutionnel depuis 2025. C'est en effet sur une décision des "Sages" que s'est appuyée la Cour d'appel pour estimer que la peine d'inéligibilité de Le Pen avait déjà été purgée,  analyse faite dans l'objectif de "la préservation de la liberté de l'électeur". C'est expliqué ici, dans cette analyse du Monde, au quinzième paragraphe.

Ferrand, en 2025, et aussitôt nommé, a-t-il pris cette décision en "Sage" impartial ? Nommé par Macron, cet ancien président de l'Assemblée venait d'être confirmé par le Parlement à une voix près...grâce à l'abstention bienveillante du RN. L'épisode était expliqué ici, dans cette précédente analyse du Monde.

Un gibier de justice macroniste -mis en examen dans l'affaire des Mutuelles de Bretagne, Richard Ferrand avait bénéficié d'un non-lieu pour prescription- a fait la courte échelle à une voleuse d'extrême-droite deux fois condamnée. C'est aussi simple que cela. Ce feuilleton peut être titré au choix "la République des voleurs", ou "les Irresponsables". Il est vrai que cette entourloupe des "Sages" n'est pas une nouveauté. Pierre angulaire des institutions gaulliennes, l'élection présidentielle est une chose trop sérieuse pour être soumise à des règles trop tâtillonnes, comme l'avait déjà avoué, à propos des comptes de campagne de Edouard Balladur en 1995, un prédécesseur de Richard Ferrand nommé Roland Dumas, aussi inféodé à Mitterrand que Ferrand à Macron. Aveux d'ailleurs livrés à l'enquêteur -alors à TF1- Tristan Waleckx quinze ans après les faits, et diffusés après bien des réticences de la chaîne.

Deux enseignements. Ces ressorts profonds des décisions apparemment incompréhensibles ne sont pas tûs. La presse, comme chacun sait, est libre d'enquêter -et de publier, de préférence avec beaucoup de retard. Ils sont simplement ensevelis sous le vacarme des malcomprenants de la junk-information. Il faut aller les rechercher dans les profondeurs des archives, et établir les connexions nécessaires, ce qui n'est pas une tâche surhumaine, mais nécessite du temps.

Il y a quelque chose de fascinant, à voir, sous couvert de la "préservation de la liberté de l'électeur", la Justice se saborder ainsi avec obligeance, avant même l'arrivée au pouvoir du RN.  Comme si elle avait intégré d'avance sa propre subordination à "l'électeur", juge en dernier ressort. Comme si, depuis les Lumières, près de trois siècles de réflexion sur la séparation des pouvoirs entre le politique et le judiciaire s'évanouissaient sous nos yeux. Accessoirement, l'épisode en dit long sur la marge de manoeuvre dont bénéficierait un éventuel gouvernement RN, pour faire passer ses mesures racistes et xénophobes, en jouant avec l'opportune plasticité de la loi, et de ses bouches. C'était d'ailleurs le sujet d'une de nos émissions précédentes.


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