Ben Gvir, Onfray : de l'utilité des très méchants
Daniel Schneidermann - - Obsessions - 2 commentaires
Heureusement, il existe de vrais méchants. Des méchants universellement reconnus méchants. Ainsi, le philosophe Michel Onfray et le psychologue Jean Doridot, qui, sur CNews
, ont successivement évoqué , à propos du maire de Saint-Denis Bally Bagayoko les "tribus primitives"
(pour l’un) et les "grands singes"
(pour l’autre), ont été universellement condamnés et taxés de racisme. En tout cas, par le gouvernement français, qui a ordonné au préfet de Seine Saint-Denis de se porter partie civile aux côtés du nouveau maire, lequel a porté plainte contre CNews
.
Le gouvernement français ne s’est pas laissé impressionner à la vue de l’armada de Bolloré envoyée en défense du psychologue et du philosophe, et réquisitionnant comme témoin à décharge de Doridot et Onfray le malheureux Charles Darwin, paix à son âme, qui ne demandait rien à personne. Ironiquement, les perroquets du catho tradi Bolloré ont dû ainsi faire allégeance à la très anti catho "théorie darwinienne", selon laquelle "l’homme n'est qu’un mammifère parmi d’autres"
. En espérant que le patron n'entendra pas. Très bien. Bravo.
Prenons un autre méchant incontesté : le monstrueux ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir. Il s’est fait filmer, arborant un pin’s en forme de noeud coulant, et sablant le champagne après le vote par la Knesset du rétablissement de la peine de mort pour les seuls "responsables de meurtres commis au nom du refus de l'existence d'Israël",
en clair donc les "terroristes" palestiniens. Il s’est ensuite fait filmer devant la potence, en attente de ses premiers condamnés. La légende de la photo précise qu’il a opté pour une pendaison "à courte chute", réputée plus douloureuse pour le pendu (je ne suis pas spécialiste des pendaisons). Il a aussi fait commander des habits rouges, spécialement destinés aux condamnés à mort.
En France, même les pro-Israéliens les plus constants, les plus extrémistes, les plus inconditionnels, ont vivement manifesté leur réprobation. Je ne prends qu’un seul exemple : Ruth Elkrief, dans le corner charliste de Pujadas sur LCI, qui a "signé des deux mains"
un édito fermement réprobateur de sa consoeur Abnousse Shalmani. Mais je pourrais allonger la liste, par exemple avec le dessinateur Joann Sfar, qui a publié sur son compte Instagram une courte BD, déplorant que Israël devienne par la faute de Ben Gvir "un pays arabe comme les autres"
. Horreur, en effet ! Bravo à toutes et tous.
Mais voilà. Dans le même temps où est dénoncé à juste titre le monstrueux Ben Gvir, le gouvernement français fait inscrire en urgence à l'agenda parlementaire, courant avril, une proposition de loi criminalisant la critique de l’Etat d’Israël, en l’assimilant à l’antisémitisme. Si cette proposition, dite proposition Yadan, était adoptée, où s’arrêterait la liberté, en France, de critiquer Israël ? Pourrait-on encore critiquer le tortionnaire Ben Gvir ? Oui sans aucun doute. C'est un vrai méchant. Porter des critiques contre le gouvernement, dont Ben Gvir est membre ? Oui, vraisemblablement. Critiquer les institutions démocratiques israéliennes, qui n’ont pas empêché le vote de la loi établissant la peine de mort ? C’est déjà plus douteux. Qualifier de "résistants" les nouveaux condamnés à mort en Israël, évoquer le courage de leur sacrifice ? Alors là non. Interdit. Vous n'y pensez pas. Et, tiens, à propos, "provoquer directement ou indirectement à la négation"
de l'Etat palestinien, récemment reconnu par la France, serait-il aussi réprimé ? Ah tiens, on n'y a pas pensé. En attendant, la pétition contre cette proposition Yadan, sur le site de l'Assemblée, vient de dépasser les 500 000 signatures. Cela devrait ouvrir la porte à un débat sur cette loi (ne rêvons pas : éventuellement...après le débat sur la loi elle-même).
Quel rapport avec Bally Bagayoko ? Celui-ci : le racisme incontesté des insultes qui l'ont visé n'a nullement conduit l’ARCOM à sanctionner CNews
qui diffuse, et défend, ces insultes. Ni incité la ministre en charge de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, qui a pourtant jugé ces insultes "indignes"
, à participer au rassemblement contre le racisme, organisé à Saint-Denis le 4 avril par Bagayoko. Pas davantage que toute autre personnalité de la droite et du centre.
Moralité : derrière la très ferme condamnation des très méchants, pas d'inquiétude : la vie continue.