Bastié, pourquoi pas ? Mais une pluralité de Bastiés !
Daniel Schneidermann - - Médias traditionnels - Obsessions - 25 commentaires
Ce n'est qu'un pas. Un pas après d'autres. Et avant d'autres encore. Ce ne devrait pas faire évènement. Pas de quoi bouleverser les foules. Eugénie Bastié, journaliste spécialiste des polémiques au Figaro
, a été recrutée comme chroniqueuse de la future grande émission politique présidentielle de France 2, L'heure de vérité
. Des journalistes du Figaro
à L'Heure de vérité
(première version, celle de François-Henri de Virieu), on en a connu d'autres. Pour ne citer qu'elle, Christine Clerc, surnommée par le Canard Enchaîné "la petite soeur des riches",
s'assit aussi, dans les Années 80,dans les fauteuils de cette noble institution. Virieu était plutôt socialisant, ça équilibrait. Charles Alloncle n'était pas né.
Oui mais voilà. Eugénie Bastié n'est pas seulement journaliste au Figaro
. C'est surtout une "signature"
, comme ils disent, des chaînes Bolloré. Autrement dit, avec son grand filet à paniques morales, elle traque au centre de l'éboulis, un OQTF par ci, une censure woke par là, oh le joli burkini ! Le grand éboulis de toutes les droites, où Dieu en personne ne reconnaitrait plus ses buzz entre la droite Figaro
, et le post fascisme (ou le trumpo bollorisme, appelez-le comme vous voudrez). Elle est un symbole.
Ce n'est pas tout. Ce recrutement survient alors que le bollo-trumpisme a déclaré la guerre à la télé publique. La tient sous surveillance. Elle ne peut plus tousser dans un micro, la télé publique, sans que X s'enflamme. L'autre soir encore à la cérémonie des Molières. Un humoriste, Merwane Benlazar, fait une blague. Merwane Benlazar, on s'en souvient, avait été écarté de l'antenne de France Télévisions
l'an dernier, pour crime de port au second degré de barbe et de bonnet, c'est à dire de "look salafiste"
.
Le revoilà donc aux Molières, aux accents de Douce France
de Trénet, saluant hilare ses "chers compatriotes"
, mais refusant (toujours au second degré) une bouteille de vin : "mon allégeance à la République a des limites"
. Scandale ! Du second degré islamogauchiste en prime time ! Billet d'entrée direct chez Pascal Praud. "Ce n'est pas rendre hommage à Molière !"
, tonne le nouveau gourou Alloncle sur CNews. Et Bastié ? Silence-radio pour l'instant (eh oui, France Télévisions
est son nouvel employeur). Mais en janvier dernier, au micro d'Europe 1
, elle avait sauté sur un précédent buzz en carton pâte du même Benlazar. Un Benlazar est un aimant à Bastié (et vice-versa).
Le recrutement d'Eugénie Bastié s'appelle un gage, donné à la bande à Alloncle, après d'autres. Et c'est remonté très haut : le secrétaire général de France Télévisions
, un nommé Christophe Tardieu, a partagé sur X des posts de soutien à Bastié.
Christophe Tardieu ? Souvenirs ! C'est un ex-membre du cabinet de l'ex-ministre de la Culture sarkozyste Christine Albanel, qui avait provoqué en 2009 le licenciement d'un salarié de TF1, en dénonçant un de ses tweets auprès de sa direction. Après une carrière à l'ombre d'un panel de ministres de droite (Bertrand, Darcos, Bachelot), le voici à France Télévisions
(tiens bizarre, il a échappé à la convocation Alloncle. Dommage !) où il s'ébroue toujours sur les réseaux sociaux et donne donc, lui aussi, ses petits gages à un éventuel gouvernement Bardella.
Le recrutement de la polémiste Eugénie Bastié est un piège supplémentaire tendu notamment à la rédaction de France Télévisions,
toute manifestation d'opposition s'exposant aux reproches de corporatisme et de sectarisme. La société des journalistes s'émeut-elle du recrutement externe d'une chasseuse de buzz trumpiste, à un poste d'intervieweuse professionnelle ? "Censeurs !
hurle aussitôt le fan club d'Alloncle. On l'avait bien dit !"
Aussi fort qu'ils avaient hurlé à la censure la semaine dernière, quand il fut question de ne pas publier le rapport Alloncle (finalement publié, comme on le sait).
Ce recrutement pose une question plus large : qui doit être considéré comme journaliste ? Eugénie Bastié affiche ses opinions. Cela n'en fait pas forcément une pire intervieweuse que la plupart des confrères et consoeurs de médias institutionnels qui les masquent, mais dont les opinions orientent à l'évidence les choix et la pratique. La question est ailleurs. Parmi ses défenseurs, on entend aussi : "oui d'accord pour Bastié, mais elle est recrutée avec Benjamin Duhamel et Marc-Olivier Fogiel qui ne partagent pas du tout ses opinions"
. Ah oui ? Qui connait donc les opinions de Fogiel et Duhamel, ex-BFM tous les deux, grands professionnels apolitiques bien entendu (je plaisante) ? Soit. Mais alors le spectre se limite à ça, fachos ou apolitiques ? Mais où sont les écolos ? Où sont les Insoumis ? Où sont les communistes ? Où est la gauche, dans ce panel du service public de l'audiovisuel payé-avec-notre-argent-et-qui-doit-être-neutre ? Bastié, pourquoi pas ? Mais alors, une pluralité de Bastiés !