Bardella dans Match : l'argent a voté
Daniel Schneidermann - - Coups de com' - Obsessions - 11 commentaires(mais il manque d'imagination)
Le dîner s'est déroulé le 7 avril, au restaurant Drouant, à Paris. Autour de la table, une quinzaine de patrons français, dont ceux de Total Energies, Accor, Engie ou Renault. Mais aussi Bernard Arnault, PDG de LVMH, homme le plus riche de France, ou du monde, selon les fluctuations de l'action LVMH. C'est Le Nouvel Obs
qui révèle aujourd'hui la tenue de ce dîner, en précisant que Arnault, jusqu'à présent, s'était refusé à rencontrer les dirigeants du RN même si l'un de ses fils, Alexandre, entretenait une "relation amicale" avec Jordan Bardella.
Comme le remarque le socialiste Olivier Faure, Drouant est le restaurant où est annoncé chaque année le lauréat du prix Goncourt. En 2017, ce prix a été décerné à Eric Vuillard pour L'ordre du jour
, récit du ralliement du grand patronat allemand à Adolf Hitler. La coïncidence est tragiquement ironique, mais ce n'est pas le principal de l'histoire.
Le même jour, les réseaux dévoilent la couverture du Paris Match
de la semaine. Elle est consacrée à "l'idylle que personne n'attendait"
: celle de Jordan Bardella, président du Rassemblement National, et de Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles (je ne place peut-être pas les majuscules où il faudrait. Corrigez-moi). En page intérieure, les deux jeunes gens sont montrés "seuls au monde face aux îles sanguinaires"
au cours d'une promenade en Corse qui a duré "vingt minutes"
.
L'ensemble constitue ce qu'on appelle une "fausse paparazzade", c'est à dire une séance de pose organisée par et pour le journal, mais dont le résultat doit pouvoir passer pour des photos volées. En 2017, le directeur d'alors de Match
, Bruno Jeudy, était venu sur notre plateau en raconter le principe, à propos de photos d'Emmanuel et Brigitte Macron, alors en campagne présidentielle. Depuis, une "fausse paparazzade" identique a par exemple été consacrée à Eric Zemmour et Sarah Knafo, à l'époque où Paris-Match
, alors propriété de Bolloré, tentait de propulser une candidature Zemmour à la présidentielle.
C'est ainsi que Match
s'est reconverti, depuis que la "photo posée" ne fonctionne plus, et qu'il a bien fallu la remplacer. La mise en image du statut matrimonial, réel ou supposé, d'un présidentiable, restant une étape obligatoire de la course, la place à côté de Bardella ne saurait donc rester inoccupée. Alors pourquoi pas une duchesse ? Pourquoi ne se raconterait-on pas une histoire de prince charmant ? D'autant que la personnalité de l'intéressée permet de raconter la fable du "politique issu du peuple, à l'ascension indéniable"
, et de "la princesse issue de la plus haute noblesse"
(je cite ici l'autrice de l'article, une certaine "Anne Tucoy", pseudonyme dont c'est la première, et sans doute dernière, apparition dans Match).
Ce story telling immémorial se heurte pourtant à un obstacle coriace : la dérision instantanée des réseaux sociaux. A l'heure où j'écris, elle se déchaine déjà, à coups de parodies :
Ce dîner, et cette couverture de Match
, constituent peut-être peut-être une simple coïncidence. Mais même si c'est une coïncidence temporelle, elle fait sens, comme le note l'historien de la presse Alexis Lévrier. Toujours aussi "irresponsable" (cf Johann Chapoutot) aujourd'hui que hier, l'argent a voté. Heureusement pour nous, s'il dispose de la presse, il manque d'imagination.