Macron, le sympa et l'immontrable

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 326 commentaires

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A la télévision française, c'est soirée Manu. Pas de mauvais esprit, le Barrage a bien droit à 24 heures d'état de grâce. Les JT dégoulinent logiquement de proviseurs, principaux, profs de lettres, copains de collège. Amiens est ratissée. Au passage, un sujet du JT de Pujadas cite un trouble-fête nommé Juncker, Jean-Claude, lequel a salué l'élection en rappelant que "les Français dépensent trop d'argent, et ils le dépensent au mauvais endroit". Mais on ne va pas y insister. Encore moins en faire un titre.

Après les JT, la soirée Manu se poursuit. TF1 et France 3 proposent toutes deux un documentaire. Si vous les avez manqués, je vous les résume : Manu est sympa. Mais alors, vraiment sympa. Le bon gars. Quand il se prend un oeuf dans la tête au Salon de l'Agriculture, il se repasse l'image en rigolant. Et quand la serveuse de l'aire autoroutière de la Baie de Somme, retour du Touquet, l'informe que l'escalope cordon bleu est réservée au menu enfant, il se rabat sur le saumon. Sans façons.

Ce don pour la sympathie est généreusement utilisé à embobiner son monde. Les deux documentaires s'ouvrent sur une scène d'embobinage. Ici, il embobine des ouvriers. Là, au soir du second tour, il embobine le staff de campagne, en leur annonçant l'arrivée des ralliés de la 25e heure, à qui il va bien falloir faire un peu de place.

Le documentaire de Yann L'Hénoret, Coulisses d'une victoire, bouclé l'après-midi même (il s'ouvre sur la fête du Louvre) se situe dans la plus pure tradition des documentaires politiques français sur les candidats en campagne : une machine à fabriquer de la sympathie. L'exercice suppose de se concentrer sur les scènes et les personnages montrables, au détriment des personnages immontrables, et donc immontrés. Montrée, donc, la frustration de cordon bleu sur l'autoroute. Immontrées, les coupes de champagne de La Rotonde (on ne s'attarde pas dans la fatidique brasserie parisienne). Montrée et surmontrée, la sympathique conseillère presse Sibeth Ndiaye, qui à elle seule fait oublier que l'entourage proche est exclusivement blanc et mâle. Immontré l'ex-conseiller santé Jean-Jacques Mourad, promptement éjecté quand la presse a révélé qu'il était rémunéré par Servier. Montrés, d'une manière générale, les conseillers presse. Quasi-immontré (un plan furtif) l'expert économique Pisany-Ferry, celui qui a cafouillé à la radio sur l'âge de la retraite. Montrée, Brigitte, qui prive Manu de chocolat. Immontré, le second frère Mourad, Bernard, ancien banquier de Patrick Drahi pour les affaires de medias, devenu conseiller spécial du Barrage.

On pourrait continuer longtemps. Montré et surmontré, le coup de fil de soutien d'Obama. Immontrée, l'affaire Mohammed Saou, ce cadre "mis en retrait", parce qu'accusé par la laïcosphère d'être "islamo-servile". Immontrée, la réaction des spin doctors de Macron à la suppression d'une émission de LCI peu flatteuse pour le candidat. Immontrée, l'organisation des "fausses paparazzades" pour Match, par la nommée Mimi Marchand, "reine des people", et intime du couple. Montrée, une levée de fonds à Londres, mais immontrés les donateurs. Immontré, tout ce qui pourrait ressembler à une colère, une engueulade, un ratage, un pétage de plombs (sauf très brièvement le jour de Whirlpool, où il a trouvé un de ses discours mauvais). Voilà. On est acquis. La viande est attendrie. Les choses sérieuses peuvent commencer.

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