Sur Franceinfo : Brigitte Boucher et les irresponsables

Pauline Bock - - Médias traditionnels - Les énervé·es - 66 commentaires

"La marche pour Quentin Deranque s'est bien passée", si l'on exclut les saluts nazis, évidemment


Si l'ouvrage "Les irresponsables" de l'historien Johann Chapoutot, qui retrace l'avénement d'Hitler porté au pouvoir par des "médias réactionnaires et des élites traditionnelles", était un film, certain.es présentateur.ices de franceinfo pourraient-ils prétendre à la tête d'affiche ?

"La marche pour Quentin Deranque s'est bien passée", annonce tranquillement Brigitte Boucher, la présentatrice de La politique s'éclaire sur franceinfo, le dimanche 22 février, lendemain de l'événement. Il est 9 h 30 et elle accueille en plateau la porte-parole du groupe Écologistes, Léa Balage El Mariky, pour l'interview politique de la matinée. Et commence donc fort, avec cette affirmation : "la marche pour Quentin Deranque s'est bien passée, on l'a vu sur ces images"Les images en question : un sujet d'une minute qui commence par montrer une dizaine d'hommes dans le cortège effectuant des saluts nazis, qualifiés ainsi par la voix off. 

Le sujet précise ensuite que dans le cortège se trouvaient Yvan Benedetti, président de "L'Œuvre française","une association d'inspiration pétainiste, dissoute en 2013" ou encore Marc de Cacqueray-Valménier, dirigeant du "groupuscule d'ultradroite connu pour agissements violents" "Les Zouaves Paris", dissous en 2022. "Des insultes racistes et homophobes ont aussi été entendues", ajoute la voix off. La journaliste donne aussi la parole à deux passants lyonnais, effrayés par la manifestation : l'un d'eux est arabe et déclare : "Ils sont juste là et ils nous insultent de «sales Arabes», de «sarrasins» et tout ce qui s'ensuit. Qu'est-ce qu'on a à voir là-dedans, nous ?"

Mais donc, pour Brigitte Boucher, "la marche pour Quentin Deranque s'est bien passée, on l'a vu sur ces images". A-t-elle vu le même sujet que nous ? Elle demande à son invitée si "Laurent Nunez a eu raison de respecter la liberté de manifester ?" Léa Balage El Mariky réplique : "Alors, je crois que ça ne s'est pas «bien passé». Quand on a des saluts nazis qui défilent, qui insultent, qui chantent des chants homophobes dans les rues de Lyon, que des manifestations culturelles, artistiques, ont été annulées parce qu'il y a eu une bande de néonazis qui voulaient en découdre avec la République, ça ne s'est pas «bien passé»..." Boucher répond : "Malgré tout, ça s'est déroulé dans le calme, il y avait aussi des familles, des enfants, des femmes, qui ont défilé dans le calme... Et il y a eu quelques signalements, qui ont été faits par la préfète." 

Mais Léa Balage El Mariky ne se démonte pas : "Ce n'était pas une marche blanche, c'était une manifestation politique avec des saluts nazis. Et là, la préfecture nous dit qu'elle souhaite investiguer, saisir le procureur pour qu'il y ait des condamnations..." Boucher l'interrompt : "Vous souhaitez que cette manifestation soit interdite ? Elle aurait été interdite, vous n'auriez pas dit, au contraire, «On n'a pas le droit de manifester dans ce pays ?»" 

Cet argument de la liberté de manifester, Boucher l'a déjà invoqué quelques minutes plus tôt, lors d'un débat en plateau au sujet de cette même marche : "Mais s'ils ont le droit de manifester, qu'ils ne sont pas condamnés ?" demandait-elle au journaliste politique de franceinfo Serge Cimino. Qui rappelait alors qu'en 2023, le ministère de l'Intérieur avait ordonné aux préfectures un arrêté d'interdiction "lorsque tout militant d'ultradroite ou d'extrême droite, ou toute association ou collectif à Paris et sur tout le territoire, déposera des manifestations", ce qui faisait constater à Cimino qu'"on voit bien que ce logiciel a changé". Serge Cimino le martèlait clairement, une demi-heure plus tôt, sur le plateau de franceinfo en s'excusant même : "Pardon, je le dis, je m'engage, mais il me semble normal qu'on ne puisse pas accepter que des idées fascistes ne puissent pas défiler avec autorisation du gouvernement." 

Mais revenons à l'interview de Léa Balage El Mariky. Face à une présentatrice qui, sans se rappeler de ce qui s'est dit sur son plateau vingt minutes plus tôt, continue à répéter que la manifestation était "calme", la porte-parole du groupe écologiste poursuit : "Ça fait plusieurs fois que, dans les rues de Lyon, de Paris, on a des saluts nazis. En Italie, on vient rendre hommage à Mussolini avec des saluts nazis. Je me demande à quel moment les responsables de ce gouvernement vont se sentir pris d'effroi par ce qui est en train de se dérouler dans tous les pays européens. Quand on a des saluts nazis, des propos homophobes, racistes, qui sont proférés dans l'espace public sans que personne ne s'en inquiète, moi, je suis extrêmement inquiète." Brigitte Boucher préfère l'interroger sur le fait que "quand c'est l'ultradroite qui défile, c'est calme, quand c'est l'ultragauche, il y a, à la fin, un mort". 

Léa Balage El Mariky a beau rappeler que "ce n'est pas une manifestation d'ultragauche qui a provoqué la mort de ce militant d'extrême droite", rien n'y fait : lorsqu'elle déplore que "dans ce pays, l'extrême droite, les idées d'extrême droite, sont en train de se banaliser", Boucher ne trouve rien d'autre à répondre que : "La faute à la France insoumise, ou pas ?" "Mais bien sûr que non", répond l'élue écologiste, "c'est la faute à l'extrême droite et toutes celles et ceux qui lui donnent, sur un plateau, une respectabilité dans l'espace politique !" Boucher insiste : "Mais ce n'est pas la France insoumise qui banalise l'extrême droite ?" 

L'échange est absolument lunaire. Brigitte Boucher, parfaite égérie de sa classe d'irresponsables au petit sourire poli, fait semblant de ne pas voir ce qui crève les yeux. C'est un fait : dans ce pays, l'extrême droite, les idées d'extrême droite, sont en train de se banaliser. CQFD sur franceinfo, ce 22 février, grâce à Brigitte Boucher. 

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