Qu'il est bon d'agresser des journalistes

Paul Aveline - - Médias traditionnels - Les énervé·es - 66 commentaires

Deux histoires se télescopent. Il y a d'abord celle de Yann Castanier, photojournaliste qui a raconté comment sa journée du 6 mai avait failli très mal tourner. Alors que des militants néonazis paradent dans Paris sous protection policière, Castanier fait son métier pour Mediapart. Il est rapidement reconnu, il couvre l'extrême droite depuis longtemps. La police est informée, on lui demande de rester près des forces de l'ordre pour éviter que la situation ne dégénère. Castanier reconnaît alors deux personnalités bien connues de la galaxie RN : Axel Loustau et Olivier Duguet, tous deux anciens trésoriers du micro-parti du clan Le Pen. L'ambiance se tend. 

Tant et si bien que le photographe (l'un des invité·es de notre prochaine émission, ce vendredi 12 mai) ne peut plus faire son travail : "Arrivé, devant le 4 de la rue des Chartreux, là où est mort un militant d'extrême droite le 9 mai 1994 et auquel ils rendent hommage, la «sécurité» me repousse au loin. Impossible de bosser. Je reste près des policiers." Repoussé, donc, Castanier est bientôt aussi intimidé par Loustau : "On me désigne à plusieurs reprises. D'autres se sont avancés dans la rue. En concertation avec la police, il est décidé de me sortir tant que tous les militants sont devant le 4 rue des Chartreux. Je suis accompagné de deux policiers. Axel Loustau nous suit et appelle avec son tel (son téléphone, ndlr) !" 

Obligé de quitter les lieux, Castanier doit même cacher la plaque d'immatriculation de son scooter sur les conseils de la police : c'est le genre d'informations qu'affectionne l'extrême droite. En 2013, les adresses personnelles d'Abel Mestre (le Monde) et Caroline Fourest (Franc-Tireur) avaient été placardées aux abords d'un rassemblement frontiste. Le coup de poing, c'est aussi la méthode des néo-fascistes de tout poil : Olivier Duguet avait déjà agressé deux journalistes de Mediapart en 2015. 

Deuxième histoire, deuxième journaliste de Mediapart. Cette fois, c'est Edwy Plenel, cofondateur et président, qui est victime d'une agression. En plein restaurant, alors qu'il déjeune, une actrice et réalisatrice célèbre lui attrape les cheveux et fait mine de lui cracher au visage. La scène s'est déroulée en février, elle fait l'objet d'une enquête, Plenel ayant porté plainte contre Maïwenn. Une agression aux frontières du people et du politique qui vient de connaître un rebondissement sur le plateau de Quotidien. Le 10 mai, Maïwenn est l'invitée phare du show de Yann Barthès sur TMC, pour la sortie de son film Jeanne du Barry, présenté en ouverture du Festival de Cannes, avec Johnny Depp dans le rôle de Louis XV –scandale assuré. 

L'occasion est parfaite pour Maïwenn de répondre à la polémique, d'expliquer son geste. La presse ne l'a pas attendue : vu des médias, les enquêtes de Mediapart sur Luc Besson, l'ex de Maïwenn, ont provoqué la fureur de la réalisatrice. Chez Quotidien, la réalisatrice a tout son temps pour évoquer le sujet. Elle ne le fait pas. Et Yann Barthès, alors ? LA question ne vient qu'après 14 minutes d'interview (qui dure 14 minutes 56) et rapidement, l'échange tourne à la farce : 

- Le président de Mediapart Edwy Plenel a porté plainte contre vous pour violences, vous l'auriez agressé dans un restaurant le 22 février dernier, est-ce que vous confirmez, est-ce que vous pouvez en dire plus ?
- Est-ce que je confirme que je l'ai agressé ou que j'ai reçu la plainte ?
- Les deux ! 


Premiers rires. Et premier sourire de Maïwenn, visiblement contente de son trait d'esprit. 

- J'ai pas reçu la plainte. 
- Vous n'avez pas reçu la plainte d'Edwy Plenel ? 
- Non. 
- Et vous l'avez agressé ? 
- Oui. 


Nouveaux rires, nouveau sourire de l'actrice. La galerie s'amuse. 

- Est-ce qu'on peut savoir pourquoi ? 
- Non. Non. 
- Pourquoi on peut pas savoir pourquoi ?


Éclats de rire de Maïwenn. Un rire franc et long et fier. 

Le dialogue reprend sous les rires du public :

- C'est bien tenté, mais c'est pas le moment pour que j'en parle. J'en parlerai quand ça sera le bon moment. Je suis très angoissée sur la sortie de mon film. 
- Vous voulez pas que ça pollue Jeanne du Barry, je le comprends.

Nous aussi on le comprend. Il serait embêtant de faire de l'ombre à un film avec une vulgaire histoire d'agression. C'est moche les agressions, on se tire les cheveux, on se crache dessus, franchement c'est pas le moment d'en parler. Et puis ça y est, on en a parlé, tout le monde est d'accord pour en rire, on ne va pas non plus en faire des caisses. Même les journalistes autour du plateau sont morts de rire, alors hein. Prière de ne pas relever – ce qu'a fait Télérama – que la séquence fait écho à un autre grand moment de blanchissage médiatique de Quotidien, alors avec PPDA.

Le contraste avec la discussion qui précède est tout aussi saisissant. Maïwenn est interrogée sur le choix d'Adèle Haenel de quitter le cinéma pour se consacrer à la lutte sociale. Un choix expliqué dans une longue lettre envoyée à Télérama : "Face au monopole de la parole et des finances de la bourgeoisie, je n’ai pas d’autres armes que mon corps et mon intégrité. De la cancel culture au sens premier : vous avez l’argent, la force et toute la gloire, vous vous en gargarisez, mais vous ne m’aurez pas comme spectatrice. Je vous annule de mon monde. Je pars, je me mets en grève, je rejoins mes camarades pour qui la recherche du sens et de la dignité prime sur celle de l’argent et du pouvoir." Réponse de Maïwenn qui, on l'imagine, doit se sentir un peu visée parmi d'autres : "Je trouve ça triste de tenir un discours aussi radical. Je trouve ça triste pour elle qu'elle voie ce monde-là par ce prisme-là." 

Personne pour faire remarquer à Maïwenn qu'agresser un journaliste en public, c'est radical aussi. Encore une contradiction qui ne sera pas relevée. Pourtant, du Petit Journal à Quotidien, ils ont l'habitude de se faire agresser eux aussi. Dans les manifs du RN, les meetings de François Fillon, à la Manif pour tous. Pas par une star, certes. Ça change tout, surtout quand elle est en promo. La promo, c'est comme une cape d'invisibilité. Ça vous protège de tout, en particulier sur les plateaux d'infotainment où l'on fait plus d'entertainment que d'info. C'est une idée pour les néonazis, tiens. Faites des films !

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