Israël accusé de torture sur un enfant de 2 ans : silence dans nos médias

Élodie Safaris - - (In)visibilités - Les énervé·es - 50 commentaires

Une famille gazaouïe accuse Israël de torture sur un enfant. Les médias français regardent ailleurs

C'est une information découverte par le biais du journaliste palestinien Rami Abou Jamous, jeudi 26 mars : "Mohammed Abou Nassar, grand-père du petit Jawad, qui a été détenu et torturé par des soldats de l'armée israélienne lors de l'arrestation de son père près du camp de Al-Maghazi, raconte les détails de l'incident après la remise de l'enfant par la Croix-Rouge". Le détail du récit, partagé par le journaliste francophone dans son "fil" Whatsapp à destination de dizaines de journalistes français.es, est accompagné de deux vidéos : l'une filmée par l'armée israélienne sur laquelle on voit ses soldats remettre l'enfant à un membre de la Croix Rouge et dire "ses constantes sont stables, il parle, marche et il est joyeux"L'autre est filmée par le journaliste palestinien Oussama Kahlout. On y voit la mère de l'enfant le déshabiller et montrer à la caméra ses différentes blessures alors que le petit pleure.

Dès le lendemain, plusieurs médias britanniques couvrent l'histoire. Sky News, le Telegraph, The Independant, Channel 4, parmi les plus importants.

La famille de l'enfant raconte l'histoire suivante : Osama Abu Nassar, 25 ans, était sorti se promener, ce 19 mars, avec son petit de presque 2 ans, Jawad Abu Nassar. Le père, décrit comme ayant une santé mentale particulièrement fragile ces derniers temps, s'est dirigé vers l'est au lieu d'aller vers l'ouest et s'est rapproché de la "ligne jaune" (nouvelle frontière meurtrière et arbitraire établissant la zone contrôlée par Israël dans la bande de Gaza depuis le supposé "cessez-le-feu"). L'armée a alors ouvert le feu dans sa direction et l'aurait blessé. Puis le père comme l'enfant ont été arrêtés par l'armée israélienne. En fin de journée, près de dix heures plus tard, des représentants de la Croix-Rouge ont récupéré le petit Jawad Abu Nassar au point de passage de Kissufim (c'est la séquence vidéo diffusée par l'armée israélienne). Le pantalon de l'enfant était couvert de sang, présenté comme étant celui de son père (toujours détenu par Israël, et dont on est toujours sans nouvelles).

Le lendemain, la famille a fait examiner le petit Jawad dont les jambes étaient couvertes de plaies similaires des deux côtés. SkyNews diffuse une interview de Bisan Ahmed, la médecin urgentiste qui a examiné l'enfant et rempli le rapport médical dans lequel elle stipule avoir observé de "multiples lésions profondes et uniformes sur le bas de son corps qui correspondent cliniquement à des brûlures de cigarettes délibérées, utilisées comme forme de torture physique".

Les quatre médias britanniques donnent également la version israélienne qui dément formellement avoir infligé pareils sévices au bébé et fustige la "propagande du Hamas". L'armée assure que le petit a été utilisé comme "bouclier" par son père. Ils affirment aussi que ce dernier aurait reconnu en captivité être un membre du Hamas, et être entré sur le territoire israélien lors des attaques terroristes du 7-Octobre. Le communiqué rapporte que les soldats israéliens auraient aperçu le père s'approcher d'eux en tenant un "objet non identifié" (soit l'enfant...). Qu'il aurait ignoré les sommations lui ordonnant de rebrousser chemin et qu'ils auraient alors procédé à des tirs au sol qui auraient causé des "légères blessures" à l'enfant comme au père.

Channel 4 comme Sky news interrogent la médecin palestinienne mais donnent également la parole à la mère de l'enfant, Waad Al Shafi, qui ne croit pas un instant en cette version.

Si ces médias britanniques ont pu traiter de cette histoire, comment expliquer qu'elle soit absente des médias français ? Selon notre recension, seul Blast a produit une vidéo sur le sujet avec leur correspondant à Gaza, Mohamed El Saife.

La vidéo reprend le récit de la famille avec le témoignage de Waad Al Shafi et celui d'un habitant, témoin de la scène des tirs de l'armée israélienne et de l'arrestation de Osama Abu Nassar et de son fils. Mais elle ne reprend pas la version israélienne. Auprès d'ASI, Lisa Legeay, qui a réalisé le sujet, précise : "Notre travail avec notre correspondant à Gaza consiste à documenter et à rendre visibles des témoignages civils Palestiniens, qui sont souvent peu relayés dans les médias français"Elle ajoute que "la vidéo ne prétend pas établir à elle seule les faits de manière définitive, mais rendre compte de ce témoignage, et de ces images". 

Questionnée sur le choix de ne pas donner écho à la version de l'armée israélienne, elle détaille qu'au moment du montage "les autorités israéliennes n'avaient en rien communiqué" mais explique par ailleurs que Blast ne met "évidemment pas sur le même plan ces témoignages avec la communication de l'armée israélienne" qu'ils considèrent "comme une parole institutionnelle et stratégique, relevant d'une logique de propagande".

Comment expliquer ce désintérêt des médias français ? Contrairement à Blast, ces médias accordent-ils plus de crédit au démenti israélien qu'au diagnostic du médecin palestinien et à la version de la famille ? Ont-ils estimé qu'il était impossible d'être tout à fait conclusif et préféré éviter le sujet ?

Certes, il ne semble pas y avoir eu d'images diffusées du côté des principales agences de presse. Mais l'on en retrouve tout de même chez Getty Images (celles reprises sur Channel 4). Par ailleurs, plusieurs journalistes palestiniens sont allés interviewer la famille du petit Jawad. Rami Abu Jamous a partagé cette histoire dans son "fil" Whatsapp à destination de dizaines de journalistes français avec images, sources, récit du grand-père et même contact de la famille à disposition. Alors, pourquoi ce silence ? Pourquoi nos consoeurs et confrères à la tête des rédactions n'ont pas médiatisé cette histoire ? Pourquoi les chroniqueurs et éditorialistes, si prompts à s'indigner de ce qu'ils voient passer sur les réseaux sociaux, n'ont pas donné de la voix pour la raconter ?

Le contexte était pourtant "favorable". Au même moment, le 23 mars, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, présentait à l'ONU un rapport sur l'usage "systématique" de la torture par Israël à l'encontre du peuple palestinien et dénonçait une "vengeance collective et une visée destructrice", affirmant que "la torture est de facto devenue une politique d'Etat". Une torture par ailleurs documentée depuis longtemps par des ONG comme l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem, ou encore Palestinian Centre for Human Rights (PCHR). Mais également pointée du doigt par le Comité de l'ONU contre la torture (CAT), en novembre dernier. Une torture avérée qui a tout récemment fait l'objet d'un documentaire ("L'enfer des prisons israéliennes"diffusé sur Arte il y a deux mois seulement. 

Cette histoire et le désintérêt des journalistes français à son égard illustrent deux ans et demi de traitement médiatique du génocide à Gaza. Deux ans et demi d'invisibilisation mais aussi de suspicion générale à l'égard des voix palestiniennes. Si les médias français ont renoncé à faire connaître cette histoire à leur lecteur.ices, téléspectateur.ices et auditeur.ices par désintérêt pour ce qu'il se passe à Gaza, c'est grave. Si c'est par couardise ou frilosité, c'est encore plus grave.

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