Attaque américaine au Venezuela : ce que révèle le "zéro mort" de franceinfo
Élodie Safaris - - Les énervé·es - 80 commentaires
Depuis l'annonce du bombardement américain au Venezuela et de l'enlèvement de son président Nicolas Maduro, c'est un festival de manquements qui rappellent à certains égards la couverture médiatique des attaques aux bippeurs menées au Liban par Israël en 2024. Reprise des éléments de langage des forces attaquantes ("exfiltration"
sans guillemets), engouement pour "les coulisses de l'incroyable capture"
(BFM) et… invisibilisation des morts.
Ce lundi, une séquence de la matinale de franceinfo a suscité - à raison - l'indignation sur les réseaux sociaux. S'adressant à son invité, Bruno Tertrais (directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique), la journaliste Agathe Lambret a lancé : "Cette opération rappelle aussi celle au Panama en 1989, autre scénario rocambolesque, mais des centaines de morts à l'époque alors que cette fois, zéro mort"
.
"Oui, parce que la manière dont l'armée américaine opère aujourd'hui face à un pays comme le Venezuela est différente, un peu plus moderne, plus efficace, que c'était le cas en 1989",
répond l'invité qui ne reprend donc pas son hôte. Sur le plateau, ni Melissa Bell (correspondante de CNN basée à Paris) ni le journaliste Paul Larrouturou ne corrigent non plus la fausse information.
Comment expliquer qu'en pleine matinale, sur une chaîne d'information publique, l'on puisse affirmer "zéro mort"
? Comment expliquer que personne ne réagisse ni en plateau, ni dans l'oreillette ? Comment expliquer enfin qu'aucune correction n'arrive ni à l'antenne (selon notre recension) ni sur les canaux de communication de la chaîne, pourtant capable de dégainer rapidement des communiqués pour une simple coquille dans un bandeau ?
Certes, les autorités vénézuéliennes n'ont toujours pas communiqué de bilan officiel. Certes, les hôpitaux militaires du pays ont répondu à l'AFP qu'ils avaient "ordre"
de "ne pas fournir d'informations"
sur le sujet. Certes, les reportages d'agences de presse sur les funérailles de Rosa Gonzalez, ancienne avocate de 78 ans décédée suite à ses blessures causées par le bombardement américain, n'étaient pas encore parus hier matin.
Mais les images de son immeuble éventré à La Guaira (où se trouvent les port et aéroport de Caracas) déjà visibles depuis le 4 janvier, auraient pu et surtout du susciter l'intérêt et les questionnements des journalistes français.
Surtout, des informations - aussi parcellaires soient-elles, existaient déjà quant aux victimes de l'attaque américaine. Pour preuve, quelques minutes avant la séquence, le bandeau titre de franceinfo affichait lui-même "capture de Maduro : 32 Cubains tués",
toutes membres des forces armées et des services de renseignement cubains, comme annoncé la veille par le gouvernement cubain lui-même.
D'autres infos existaient, comme celles du New York Times citant "un haut fonctionnaire vénézuélien"
témoignant anonymement pour donner un bilan de 80 personnes tuées par les États-Unis.
Poids des mots toujours : ce "zéro mort" semble faire echo, sans le vouloir, au titre "Pas de mort américain mais des victimes vénézuéliennes", choisi cette semaine par
Paris-Match. Préciser dès la titraille qu'il n'y a pas de "mort américain"
alors que les bombardements ont visé le territoire vénézuélien pose question. Et ce d'autant qu'il y a (pour le moment) au moins deux victimes civiles vénézuéliennes. L'information mise en avant est pourtant ici l'absence de mort américain et non l'existence de morts vénézuéliens et cubains, relégués en seconde place, derrière ce "mais". Y aurait-il une hiérarchisation des victimes ?
Ce qui est certain, c'est qu'il est bien le symptôme de la façon dont sont considérées certaines victimes des puissances impérialistes.
Pas anodin que la photo de l'immeuble de Rosá Gonzalez prise par le photojournaliste Matias Delacroix, ait été si peu reprise dans les médias français, contrairement à la presse internationale. Pas anodin non plus, que le reportage de l'AFP auprès des proches de la victime octogénaire et des autres voisins traumatisés par le drame, n'ait fait l'objet que de très peu de reprises (TV5,France 24, Challenges).
Obnubilés par les coulisses de cette "opération"
et par les pronostics habituels et court-termistes du "que va-t-il se passer ?", les plateaux télé ont encore une fois complètement invisibilisé les victimes anonymes d'un peuple non-occidental, qu'elles soient militaires ou civiles. Un angle-mort qui doit nous alerter, une fois de plus, sur les énormes biais qui régissent nos médias.