Théo, la sagesse du radical

Daniel Schneidermann - - Coups de com' - Le matinaute - 107 commentaires

Théo est bien coiffé, avec une légère raie de côté, comme je la portais à son âge quand je voulais faire bonne impression aux partiels. Théo a dix-huit ans, il est peut-être en première année de fac, je n'en sais rien. Je ne connais de Théo rien d'autre qu'un résumé très monté de son passage sur LCI, que je découvre sur mon réseau social addictif préféré. Mais je l'imagine bon élève, posé, bûcheur aux partiels, raisonnable, raisonnant. D'ailleurs, sur ce plateau de LCI, il ne dit que des choses raisonnables, raisonnées, il pose des limites. Oui, en tant que photographe, il participait à la brève occupation par l'association Youth for climate des locaux parisiens de Blackrock, le 10 février à Paris. Blackrock est ce gestionnaire d'actifs géant (notre émission ici) qui discourt vert et durable, mais investit dans le carbone. Au cours de cette occupation, des murs ont été tagués, et quelques trophées jetés à la poubelle (Les Echos -LVMH parlent de"siège dévasté", les vidéos de Taha Bouhafs sont ici). Mais le mouvement connait ses limites. Par exemple, Youth for climate ne s'en prendra pas "à l'intégrité morale des personnes".

Je dis "son passage à LCI", mais je devrais dire : sa comparution, tant il semble énerver le trio d'adultes qui lui font face. Le chroniqueur Thierry Moreau : "il y a une radicalisation de votre mouvement, tout de même !" "Oui ça on peut le dire, d'ailleurs on le dit depuis très longtemps" Le présentateur : "Et vous avez d'autres actions du même acabit ? Contre le BTP, j'ai lu ?" "Oui contre le BTP c'est pas nous exactement, c'est Extinction Rebellion..." "...qui ont des méthodes plus radicales, pour le coup ?" "Oui mais nous Youth for climate, il y a des principes très clairs, on ne s'autorise pas...à porter atteinte à l'intégrité morale d'une personne." L'ex-directrice de l'info de France 2 Arlette Chabot : "Non mais attendez, vous vous rendez compte de ce que vous dites, quand même. On ne s'autorise pas à taper les gens, quoi, en gros. Mais enfin je veux dire, heureusement ! C'est quand même la moindre des choses dans une société civilisée, non ? Merci. Très gentil de votre part. Hallucinant ! En revanche, dégradation des biens,  zéro problème !"

Je ne sais pourquoi, j'ai beaucoup de mal à imaginer Arlette Chabot dans une rage équivalente, si elle se trouvait face aux Balkany, condamnés pour avoir dissimulé treize millions d'euros au fisc, donc aux finances publiques. C'est beaucoup, treize millions. c'est sans doute beaucoup plus que ce que coûtera à Blackrock, ou à son assurance, le nettoiement des murs.  Je pense que ce qui sidère ou énerve le trio, ce n'est pas que Théo assume l'occupation de Blackrock. C'est qu'il soit si bien coiffé et si sage, la sagesse tranquille, à la Greta, de cette planète adolescente qui a métabolisé l'urgence climatique, et soupèse désormais ses actions militantes à l'aune de "l'autre plateau de la balance". Que pèsent, en effet, quelques graffiti, face aux centaines de millions de morts, à l'extinction de l'espèce peut-être, de "l'autre plateau de la balance" ? Le plus adulte, sur ce plateau, n'est peut-être pas celui qu'on croit.



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