Nécroses

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 115 commentaires

"Alors, c'est un signe avant-coureur de l'effondrement ?"demande Le Monde à Pablo Servigne. Nous avions posé la même question à plusieurs de ses "collègues". Servigne, lui, préfère l'image de "crise cardiaque générale". "Plus on attend, plus les tissus se nécrosent, et plus il sera difficile de repartir comme avant". Le danger, explique-t-il clairement, ce sont les boucles de rétroaction : "Si la finance s’effondre, met à mal les Etats, provoque des politiques autoritaires ou identitaires, cela pourrait déboucher sur des guerres, des maladies et des famines, qui, elles, interagissent en boucle. C’est un risque, mais ce n’est pas inexorable"

Familier des métabolisés du péril climatique, le concept de boucle de rétroaction joue ici à plein, on le sent bien. Disons le brutalement : la catastrophe sanitaire, en soi, n'est rien. Les 100 000 morts d'aujourd'hui, dans le monde, ne sont encore rien par rapport au bilan de la grippe espagnole de 1919 (25 à 50 millions de  morts). Les 10 000 morts français ne sont encore rien par rapport aux 30 000 morts, bien plus récents, de la grippe de Hong Kong, en 1969 (on vous en parlait dans cette émission). Mais les courbes d'admissions en réanimation et de décès sont aujourd'hui suivies au jour le jour, minute par minute, par des populations angoissées, les bilans totaux sont tam-tamisés à chaque seconde, et les sanglots des proches des nonagénaires ensevelis sans adieu emplissent l'espace sonore. Comment les sociétés occidentales auraient-elles avalé la grippe de Hong Kong, avec Twitter, BFM et Fox News ? On ne le saura jamais.

D'où l'urgence de déceler, le plus tôt possible, les amorces de "boucles de rétroaction". Le virus attaque, et nécrose, oui, les points de faiblesse inattendus de nos sociétés. Début de nécrose, cette "guerre des masques", entre l'Etat français et les régions, l'Etat ayant fait main basse sur plusieurs cargaisons de masques, destinés aux régions. Point de faiblesse, la concession au privé par la préfecture de police de Paris de la morgue improvisée au marché de Rungis, qui a facturé 55 euros, pour les familles, une heure passée auprès son défunt. Dans les deux cas, si j'en crois Le Monde, Christophe Castaner a couru avec sa lance à incendie, pour tenter d'éteindre les foyers naissants. Mais ce sont les amis de Castaner qui ont rationné l'eau des lances.

Cette promiscuité collective, même indirecte, de plusieurs semaines avec la mort, comment nous changera-t-elle ? Servigne ne le sait pas davantage que chacun d'entre nous. Ce matin, en même temps que l'analyse de Servigne, j'écoutais de l'autre oreille le récit d'un rescapé.  "On passe sa vie dans une société individualiste. Et là, on touche ce qu'un être humain peut donner à un autre", dit Olivier Mazerolle. Olivier Mazerolle est ce journaliste omniprésent des médias populaires, dont nous avons plusieurs fois déconstruit le discours de fidèle défenseur de l'ordre existant, et qui a réchappé du coronavirus - et bien entendu, j'en suis heureux pour lui et ses proches. Il faut écouter son interview, sur sa radio, RTL, par Thomas Sotto. Il faut écouter son émerveillement et sa gratitude pour le sourire des aides-soignantes de l'hôpital Pompidou, à Paris. Et puis ? Et puis rien. Mazerolle critique durement "l'imprévoyance" (De qui ? On ne sait pas. L'imprévoyance en général). Pas une seule fois, dans cette interview, n'est prononcé le mot "public".  Vous savez, RTL, "public", comme dans "hôpital public". Le monde d'avant, lui aussi, a ses capacités de résilience.

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