Dabadie et Piccoli, contre le néo-libéralisme

Daniel Schneidermann - - Ciné, séries & docus - Le matinaute - 72 commentaires

J'ai toujours gardé dans un coin de mémoire, depuis le premier visionnage, la tirade de la colère de Piccoli dans Vincent, François, Paul et les autres. "Je vais pas entendre des conneries toute ma vie. Recevoir des leçons imbéciles jusqu'à la fin des temps. Un écrivain qui n'écrit pas, un boxeur qui ne veut pas boxer. Des bonnes femmes qui couchent avec n'importe quoi. Meeerde ! Je vous emmerde tous, avec vos dimanches, et votre gigot à la con !" Je ne me souvenais plus du cadre de la tirade -le découpage dominical du gigot dégusté entre potes quinquagénaires. Je ne me souvenais plus des mimiques piteuses du casting de rêve, plongeant le nez dans son assiette (Reggiani, Depardieu, Montand). Je ne me souvenais que de cette colère du chirurgien arrivé contre les losers, et comme elle atomise les faux-semblants de la fiction d'une bande de potes qui transcenderait les frontières sociales. "Un écrivain qui n'écrit pas, un boxeur qui ne veut pas boxer !" Revu aujourd'hui, il prend une saveur singulière. Plusieurs internautes ont vu, dans le personnage joué par Piccoli d'un médecin passé du dispensaire de banlieue de sa jeunesse à la clinique privée des beaux quartiers, l'allégorie des anciens socialistes convertis au macronisme. Il faut reconnaître que ça fonctionne.

Et ça fonctionne totalement.  "Il faut savoir s'adapter", a marmonné le chirurgien, un peu plus tôt, à propos des pauvres qui ne parviennent pas à devenir riches. Ce mantra de "l'adaptation", mantra du néo-libéralisme (magistralement désossé par Barbara Stiegler) : c'est bien, avec cinquante ans d'avance, la France macronienne qui est énoncée-dénoncée par le personnage. Dans la France du fantasme macronien, les écrivains écrivent des livres qui se vendent, et les boxeurs boxent -et gagnent.

Ce n'est pas pour me vanter, mais mon hommage personnel à Piccoli-Dabadie, je le célèbre assidûment depuis avant les disparitions quasi-simultanées de l'un et de l'autre, depuis le début du confinement. Trésors de mon baluchon français : cette scène, ce film, ces comédiens (tous métèques, soit dit en passant, Montand, Reggiani, Piccoli...), et ce réalisateur, Claude Sautet,  avec sa passion des zincs et des voitures qui roulent trop vite. Et ces rebondissements-montagnes russes signés Dabadie, qui serrent le coeur comme les tonneaux au ralenti du bolide des Choses de la vie, dans le champ si paisible. 

Quand France 2, pendant le confinement, décide de patrimonialiser en priorité le duo De Funès-Belmondo, comme nous l'avions remarqué dans notre émission PostPop, elle fait un choix. De Funès-Belmondo, ce n'est pas LE patrimoine français. C'est un certain patrimoine français. Il en est d'autres. Y a-t-il une France Belmondo-De Funès, contre une France Sautet-Dabadie-Montand-Piccoli ? La France Sautet-Montand-Piccoli est-elle de gauche (on a appris, à l'occasion de sa mort, l'engagement de Piccoli auprès de la LCR) ? En voilà, un beau débat de déconfinement.


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