Mila, ou la dictature de la métonymie

Daniel Schneidermann - - Nouveaux medias - Le matinaute - 98 commentaires

Alors, finalement, vous êtes Mila, ou vous n'êtes pas Mila ? Si vous répondez "ni l'un ni l'autre", pas de panique : c'est simplement que vous refusez de céder à la dictature de la métonymie, comme l'explique l'excellent Clément Viktorovitch, dans un exercice de pure intelligence et de pure pédagogie. 

A quoi les rhétoriciens de Charlie ont une réponse toute prête, en stigmatisant à longueur de colonnes les "Je suis Charlie mais". Le charlisme comme le milaïsme (comme d'ailleurs l'anticharlisme et l'antimilaïsme) exigent adhésion inconditionnelle, et reddition de l'intelligence. Mais peu importe. Le propos ici n'est pas de savoir si l'on est Mila, ou pas Mila, ou entre les deux, mais de savoir comment, journalistes, se situer par rapport à cette sommation de laisser le sens critique au vestiaire.

Cette implacable dictature du hashtag #Jesuis a même étouffé, dans la meilleure presse, la démarche d'enquête et de récit, certains medias revendiquant même de ne pas rendre compte du phénomène, pour "élever le pays". Si Mediapart n'a pas consacré une ligne depuis le début, à "l'affaire Mila", comme nous le relations ici, c'est dans le souci, a expliqué son fondateur Edwy Plenel, citant Camus, "d'élever le pays en élevant son langage".

S'il est louable de se refuser à traiter un sujet qui fait du clic et de l'audience, c'est une étrange conception du rôle de journaliste que de se boucher le nez pour "élever le pays". Je me souviens d'un directeur des programmes de France 5, qui avait tenté de censurer une de nos émissions sur l'affaire des rumeurs de Toulouse, au prétexte que c'était une affaire "sale". Oui certes, elle était sale. Sale, comme toutes les affaires de corruption que révèle -à raison- Mediapart. Sale comme toutes les sordides agressions sexuelles, que relate -à raison- Mediapart. S'agissant du cyberharcèlement, peut-on "élever le pays", en refusant de plonger dans les entrailles de la haine en ligne, pour en décortiquer les ressorts ? Est-ce servir l'intelligence collective que de taire ce qui heurte, choque, dégoûte, les immondices émaneraient-ils du camp avec lequel on est en sympathie ? "Penser contre soi-même", professait naguère Plenel, citant un autre intellectuel totémique et réservoir à citations, Péguy. Bref, on l'aura compris, sur ce coup-ci, #jesuisClément, et #jenesuispasEdwy.


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