Le T Shirt et les batteries : indignation contre curiosité

Daniel Schneidermann - - (In)visibilités - Coups de com' - Le matinaute - 122 commentaires

C'est déjà vieux, je sais, ça remonte au 30 janvier, mais vous vous souvenez du T Shirt de Jul, au Salon de la BD d'Angoulême ?

Je vous en avais parlé ici, avec indignation. Or donc, quelques heures avant cette fatale photo, Macron inaugurait une usine de batteries, à Nersac (Charente). Je trouve cette information dans un article du Monde du 8 février, titré "Emmanuel Macron peine à être audible sur sa politique économique"). Et Le Monde prend cette inauguration un peu estompée par le T Shirt comme exemple de l'incapacité, pour le gouvernement, à communiquer sur les bonnes nouvelles.

On s'en fiche, direz-vous, de savoir que Macron inaugurait une usine de batteries. Non, on ne s'en fiche pas tout à fait. Pour plusieurs raisons, en vrac. D'abord, parce qu'il s'agit d'une initiative soutenue par des fonds publics franco-allemands pour tenter de concurrencer les batteries chinoises, qui dominent le marché (la ministre allemande de l'Education et de la recherche Anja Karliczek participait à l'inauguration), ce qui vaut à l'usine le surnom médiatique de "Airbus de la batterie". Ensuite, parce qu'il s'agit d'une usine Saft (filiale du pétrolier Total). Ensuite, parce qu'il y a 2000 emplois à la clé (pas dans l'usine en question, qui est expérimentale, mais à échéance de dix ans dans le Pas-de-Calais où devrait être créée une "Gigafactory"). Bref, la nouvelle n'a pas fasciné la presse. Un article assez complet dans Libé, mais rien dans Le Monde, par exemple, qui a consacré un long article à l'affaire du T Shirt. Ah, n'oublions pas une petite allusion de trois lignes dans une chronique de France Inter de Dominique Seux, qui insiste sur les réticences allemandes (Volkswagen s'est associé à un autre projet d'usine de batteries).

Alors certes, il y a certainement pas mal de poudre aux yeux, dans cette inauguration. En creusant un peu, on apprend que l'usine de Nersac devait être inaugurée par Bruno Le Maire, qui a été prié de s'abstenir, le patron ayant décidé d'inaugurer lui-même. En creusant encore davantage, on apprend dans l'Usine nouvelle que tout n'est pas rose dans l'histoire : le fabricant français PSA n'est pas enthousiaste sur les batteries françaises (le PDG Carlos Tavarès boudait l'inauguration). Mais peu importe.  En soi, c'est une information, disons, au moins aussi importante que l'histoire du T Shirt. La coopération franco-allemande, le rôle de l'Etat pour pousser la voiture électrique (pardon, les "mobilités vertes"), et même, si on l'analyse ainsi, le greenwashing des pétroliers, ce sont des sujets importants, qui méritent enquêtes, et débats. Et je ne pense pas que ce soit cette poudre aux yeux qui ait contribué à l'occultation médiatique de cette inauguration. Ce jour-là, l'histoire du T Shirt a aveuglé tout le monde, comme elle m'a aveuglé moi-même.

C'est pourquoi je vous la raconte aujourd'hui : parce que ma légitime indignation, ce matin-là, a étouffé ma curiosité, et que je n'en suis pas fier. Et je ne crois pas que ce soit uniquement une question de "médias classiques" contre réseaux sociaux. Le journalisme, selon moi, ça demande de l'indignation ET de la curiosité, parfois connectées, mais parfois aussi déconnectées l'une de l'autre. Je m'en veux d'avoir été si aveuglé par mon indignation, que je ne suis pas allé creuser cinq minutes cette histoire de batteries.  Demain, si vous êtes sages, je vous raconterai comment Muriel Penicaud, avec son inhumanité sur le congé de deuil parental, a tué une bonne nouvelle sur la hausse de l'apprentissage.

Lire sur arretsurimages.net.