Insurrection des voeux : la France rend son tablier

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 102 commentaires

Bien sûr, il faut faire la part du désir de "faire image". Des avocats jettent leur robe aux pieds de la ministre de la Justice, des  profs jettent leurs cartables ou leurs manuels obsolescents, des personnels du Mobilier National déposent leurs outils, les fonctionnaires de la police scientifique jettent dans la cour du ministère leurs scaphandres ensanglantés. Nabucco avec nous ! Le choeur de Radio France a fait école. Bien sûr, il ne faut pas céder au parallélisme des formes (les avocats ne sont pas des fonctionnaires). Il faut faire la part du désir de pirater les creuses cérémonies de voeux, pour grapiller une part de l'attention nationale. N'empêche que toutes les images de cette insurrection des voeux, mises bout à bout, racontent une histoire. Celle d'une reddition générale à la Vercingétorix, devant un pouvoir césarien vécu comme étranger à l'intérêt national. "Puisque vous êtes si forts, faites-le donc à notre place, sans nous"  : profession après profession, c'est tout le corps social qui rend son tablier à Macron, et chacun peut sentir que c'est plus violent, plus terrible encore, que quelques vitrines cassées par les black blocs. 

"Je lui ai flanqué ma démission à la figure" : s'il s'est aussi trouvé, à l'Hôpital Saint-Louis à Paris, ou à l'hôpital de Chinon, des personnels hospitaliers pour jeter leurs blouses aux pieds de leurs directeurs, il faut réserver une attention particulière à la démission collective, de leurs fonctions administratives, d'un millier de chefs de service hospitaliers. Eux n'ont pas jeté leur blouse aux pieds de la ministre, mais c'est pire. J'ai écouté ce matin, avec retard, l'explication de la professeure Agnès Hartemann, cheffe du service diabétologie de La Pitié-Salpêtrière.

Le plus terrible, c'est ce que confesse Agnès Hartemann de la manière dont une cadre du système se laisse marabouter par l'injonction gestionnaire. "Je me suis rendue compte que je devenais une espèce de robot dans les réunions hebdomadaires, à dire "quand est-ce qu'il sort ? Quand est-ce qu'il sort ?" Et c'est les jeunes, c'est les infirmières qui me regardent. Et maintenant je sais que quand on commence à me regarder comme ça, c'est que je ne suis plus éthique". Passent les fantômes des suicidés de France Télécom, souvent des cadres, eux aussi. Il faut bien mesurer, comme le souligne une enquête de France Inter, ce que signifie cette prise de parole, dans un corps médical ontologiquement habitué à préserver des oreilles des malades ses sales petits secrets. Cette insurrection des chefs, suivant et ratifiant celle des personnels, jusqu'où va-t-elle monter ? Quand le raz-de-marée va-t-il engloutir les solennels, cramponnés à leurs micros ?  N'empêche : tant que des cadres d'une société sont massivement capables d'un tel sursaut de conscience, cela dit que cette société, malgré tout, est vivante.

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