Des blessés bien propres

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 41 commentaires

Des dizaines de morts musulmans, dans deux mosquées néo-zélandaises, abattus à l'arme automatique par un (ou des) terroriste (s) d'extrême droite, qui se sont filmés, et ont diffusé leur carnage en Facebook live. Et il se trouve, ce matin, des médias pour refuser le mot "terrorisme", et parler de "fusillade". Après l'accablement, la consternation. Comment peut-on refuser si obstinément le mot qui dit vraiment les choses ?

Utiliser les mots justes, publier les images justes. "Des blessés bien propres" tweete ce matin notre chroniqueur André Gunthert, à propos du montage ci-dessus de photos AFP des blessés Gilets jaunes. Ce montage illustre (sur le compte Twitter de l'AFP) la dépêche rendant compte de la remise des prix, hier soir, des Assises du journalisme de Tours. David Dufresne a reçu le prix du journalisme de l'année, tandis que votre matinaute préféré avait le plaisir de recevoir le prix du livre de l'année, pour Berlin 1933 (un bonheur n'arrivant jamais seul, le livre fait l'objet aujourd'hui d'une longue critique dans The New Yorker. J'y reviendrai.)

Ces "blessés bien propres" de l'AFP : c'est au fond le coeur du sujet de nos deux travaux primés, à David Dufresne et moi-même. Bien entendu, les photos AFP sont belles, les blessés (tous des hommes. Pourquoi ?) sont dignes. On peut prêter une intention louable au photographe (et à son chef, qui choisit ces photos-là plutôt que d'autres) : leur reconnaitre leur dignité de blessés politiques, au-delà de leur état passager de victimes sanguinolentes. Ils ont été à terre, et maintenant, relevés, ils nous regardent dans les yeux, deux éborgnés, un édenté. L'effet de contraste est saisissant, avec les photos des mutilés diffusées à chaud par Dufresne, machoires fracassées, orbites sanguinolentes. Les photos de "Allo place Beauvau" hurlent leur accusation contre la police et le gouvernement, une accusation qui fait écho à celles de nombreuses institutions et organisations internationales. Sagement alignées en deux rangées de trois, les photos de l'AFP dressent, à froid, au calme, un constat. Les choses sont rentrées dans l'ordre. D'efficaces pansements ont été posés par des mains compétentes. Derrière ces photos, on peut supposer que les consciencieux inspecteurs de l'IGPN mènent consciencieusement leurs investigations, et que les sanctions appropriées seront prises. Entre ces deux langues, l'océan qui sépare le journalisme institutionnel du journalisme indépendant.

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