Boris Johnson, un événement alien

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 50 commentaires

La presse raisonnable n'aime pas Boris Johnson. Ni en Grande Bretagne, ni en France. Si on comptabilisait par exemple les articles et les allusions spirituelles consacrés à la tignasse du probable futur Premier ministre britannique, on aurait de quoi remplir  plusieurs tomes. On surmédiatise jusqu'à l'hystérie une banale scène de ménage. Sur son compte Twitter, le (par ailleurs excellent) correspondant du Monde à Londres publie chaque jour "une photo du probable futur Premier ministre du Royaume-Uni", photos comme il se doit plus ridicules les unes que les autres.

La presse raisonnable a parfaitement le droit de tenter de disqualifier ainsi le militant affiché d'un futur "hard Brexit", qu'elle a parfaitement le droit de considérer comme une catastrophe pour l'Union Européenne (et accessoirement pour la Grande-Bretagne). Mais qu'elle s'assume alors pour ce qu'elle est : une presse militante, une presse d'opinion.

Alors, comment traiter cet événement "alien" (après l'élection de Trump, et le référendum Brexit) d'un Johnson au pouvoir  ?  Qu'elle soit une stratégie ou une défense, l'ironie ne résout rien. Elle rassure, elle défoule (fonctions psychologiquement importantes, certes) mais elle n'empêchera rien -surtout s'agissant de la presse étrangère. Accessoirement, elle condamne à ne rien comprendre. Un jour, on se retrouve avec le clown élu, et on n'a rien compris.  Schéma connu.

Concluant ce matin sur France Culture sa revue de presse internationale, où il avait souligné la sévérité des journalistes britanniques contre Johnson à l'issue du débat l'ayant opposé à son adversaire conservateur Hunt, Camille Magnard relativisait avec prudence : attention, ce n'est pas la presse, qui va décider de l'élection ! Ce sont les membres du parti conservateur britannique, un club de vieux blancs riches ("vieux blancs riches", c'est de moi. Pas de Camille Magnard).  Sage relativisation. J'irais même plus loin. Si les électeurs britanniques revotaient aujourd'hui (et même les ni vieux, ni blancs, ni riches), est-on certain qu'ils ne porteraient pas Johnson au pouvoir ? C'est l'espèce tout entière qui court joyeusement à sa perte, pas seulement ses représentants

Ecrivant cela, je m'aperçois que je présuppose Boris Johnson climato-sceptique. Mais au fond, je n'en sais rien. Que pense Boris Johnson de l'urgence climatique ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que le débat public britannique ne semble pas polarisé sur la question. D'une première recherche sommaire, je ne retire que cette information, selon laquelle Johnson a reçu un don conséquent d'un groupe proche des climato-sceptiques (mais son rival Hunt a reçu un don du même montant). Car la même presse raisonnable, qui reconnait aujourd'hui la question climatique comme la priorité des priorités, a succombé elle-même à la diversion générale de l'hystérie britannique sur la question du Brexit. Le Brexit est une question certes importante, mais son incidence sur la lutte contre le chaos climatique est incertaine, et en tout cas n'a pas été véritablement documentée. Il est donc permis de la considérer comme secondaire.

 Seul comme souvent, le Guardian s'est intéressé à la question.  Le mois dernier, le quotidien publiait donc cet article. Verdict : si Johnson semble dans une attitude personnelle de déni climatique moins radicale que celle de son ami Trump, ses idées sur la question ne semblent pas très arrêtées. Il semble avoir bougé depuis 2015, où il considérait la responsabilité humaine dans le réchauffement comme une "peur primitive". En avril dernier, il donnait crédit au groupe Extinction Rebellion"de tirer à juste titre le signal d'alarme sur la pollution d'origine humaine, y compris le CO2", tout en leur suggérant gentiment de concentrer leurs efforts sur...la Chine. Reste que la question n'est nullement première dans le débat actuel, tout concentré qu'il est sur le Brexit et les scènes de ménage du couple Johnson.  C'est une des manières dont la bulle médiatico-politique européenne se protège de la question. 

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