Blanquer, le fantôme de Montargis

Daniel Schneidermann - - Initiales DS - 29 commentaires

Daniel Schneidermann a délaissé provisoirement son Matinaute quotidien pour se consacrer aux élections législatives. Il part sur les routes de ce "troisième tour", dans les pas des candidats, et dans les coulisses de la presse régionale. Aujourd'hui : Montargis, dans le Loiret, sur les traces d'un candidat fantomatique nommé Jean-Michel Blanquer.

MONTARGIS. Où est-il ? Que fait-il ? Quand viendra-t-il ? Un fantôme nommé Jean-Michel Blanquer hante les rues de Montargis (Loiret). Le ministre de l'Éducation a débarqué à pas de loup, un vendredi, avant même le second tour de la présidentielle, avec à la main une poignée de tracts pour Emmanuel Macron. "Ah oui, vous êtes ministre, mais de quoi ?" lui a poliment demandé un commerçant de la rue Dorée, artère principale de cette sous-préfecture du Loiret, si proche de Paris, si provinciale, et si fière de ses canaux qui la font surnommer "la Venise du Gâtinais" dans les documents de la municipalité et de l'agglo.  

C'est par chance que Stéphane Boutet, rédacteur en chef de L'Éclaireur du Gâtinais, l'a immortalisé distribuant ses tracts aux commerçants de la rue (où siège aussi, heureux hasard, la rédaction de L'Éclaireur)."LREM m'avait prévenu que Blanquer allait distribuer des tracts pour Macron. J'ai demandé s'il n'y avait pas du parachutage dans l'air. Ils m'ont ri au nez". N'empêche : clic clac, c'était dans la boîte (Blanquer avait aussi tweeté cette visite).

Et ce qui devait arriver arriva : le parachute s'est déployé, larguant son ministre au-dessus des canaux du Gâtinais. Lequel est pourtant, depuis lors, toujours aussi furtif et insaisissable. Non seulement pour l'envoyé spécial d'Arrêt sur images, ce qui peut se comprendre, mais aussi pour l'hebdo L'Éclaireur et le quotidien La République du Centre (même groupe, mêmes locaux). On l'annonce, ce lundi matin, à Montargis ? Il est à Orléans, capitale régionale, où il donne une interview à France Bleu Orléans. "Il n'a pas dû bien saisir l'importance de la presse locale" maugrée-t-on rue Dorée, sur le mode "rira bien..." Le 6 mai, suivi en exclusivité par France 3 Centre Val-de-Loire, Jean-Michel Blanquer a visité le château médiéval de Dordives, "veste d'ouvrier, casquette à la main".  La séquence a accompagné son passage, le même soir, sur le plateau de la chaîne régionale. 

Le même jour, il s'est rendu sur le "campus connecté" de Montargis, mais sans médias. Cette visite a donné lieu à une controverse avec le maire LR de Montargis, Benoit Digeon (soutien du candidat LR Ariel Lévy). Qui était donc ce visiteur furtif ? Jean-Michel Candidat, ou le ministre Blanquer ? "Le ministre", a répondu le président de la communauté d'agglo Jean-Paul Billaut au maire Digeon, qui s'étonnait de voir "les moyens du ministre mis au service du candidat" pour cette visite. Au candidat, a rectifié "l'entourage" de Blanquer à France 3.  Question stratégique : l'opacité entourant ces visites empêche la presse locale de vérifier si, en effet, "les moyens du ministre sont mis au service du candidat". D'autant que l'émission d'investigation Complément d'enquête (France 2), qui tente de filmer Blanquer depuis son parachutage, est pareillement tenue à l'écart.

Blanquer en camionnette

Si la campagne du ministre se poursuit aussi discrètement qu'elle a commencé, son déficit de notoriété ne risque pas de se combler. La République du Centre a dû quasiment lui arracher une première interview. "On a dû le pousser au cul, raconte Sylvain Riollet, journaliste à La Rep. Dès qu'on a appris qu'il allait sur le plateau de France 3 Orléans, on a sauté sur l'occasion". Un journaliste d'Orléans a donc été dépêché auprès du candidat. Ce qui a valu au journal l'exclusivité de cette forte déclaration : son parachutage "n'est ni un cadeau, ni un empoisonnement". Les Montargois ont également appris que leur territoire possède "un très gros potentiel", qui néanmoins – encouragement digne d'un livret scolaire – "peut s'affirmer davantage". Son équipe et lui-même devront "être très pragmatiques", manifester "une grande attention à la jeunesse", ainsi qu'une "attention particulière pour la ruralité, avec la 4G". Quant au candidat, il se dotera d'une camionnette pour "sillonner les villages et aller à la rencontre des citoyens". Élu, il s'installera dans la circonscription. Et battu ? "C'est pas impossible que je m'installe aussi, on le verra, c'est une question de vie personnelle" a-t-il éludé, ce qui ne fait jamais bon effet.

Bref, la bataille de la notoriété n'est pas gagnée face aux concurrents de droite. Et surtout face au candidat du RN, "que tout le monde oublie dans l'histoire", regrette Boutet. Jeune "propre sur lui style Bardella", Thomas Ménagé est d'autant plus le favori de l'élection que Marine Le Pen a réalisé au second tour un score de 52 % sur la circonscription, le meilleur de toutes les circonscriptions du Loiret. 

le RN dans les vide-greniers

L'inconvénient des reportages, c'est qu'on y croise des méchants qui sont horriblement sympathiques. C'est le cas de Thomas Ménagé, candidat RN donc, cadre dans la promotion immobilière et trentenaire jovial, accueillant, qui "remercie" volontiers Mélenchon d'avoir braqué les projecteurs sur la législative : "Sur les vide-greniers, je vois des gens qui s'abstenaient habituellement, et qui cette fois s'y intéressent". Le candidat raconte volontiers ses rencontres dans les brocantes et les vide-greniers. Et pourquoi  pas les habituels marchés alimentaires ? "Mais on ne rencontre pas tout le monde, sur les marchés ! On n'y rencontre pas ceux qui n'ont pas les moyens de mettre beaucoup d'argent dans l'alimentation." Pour le candidat RN, les vide-greniers, au contraire, attirent une foule plus mélangée. "Et puis il faut se faire plaisir. Moi j'aime ça, les vide-greniers".

Électoralement, la circonscription visée par Blanquer se divise en deux. L'agglomération de Montargis, où LR et LREM se disputent les suffrages d'une population urbaine plutôt conservatrice. Et les communes rurales, où règne le vote Le Pen (jusqu'à 66 % au second tour à Solterre, commune déchirée en deux par la nationale 7, "mais très agréable dès qu'on s'en éloigne, avec ses pavillons et ses jardins" dit une Montargoise qui y a randonné à vélo). Comment expliquer un tel score ? "Surtout par le prix de l'essence, le pouvoir d'achat et les services publics", recense Thomas Ménagé. Les macronistes, eux, regrettent que les élus locaux jouent le misérabilisme auprès des ruraux, en suggérant qu'ils sont délaissés par le gouvernement. "Les élus locaux leur disent «On vous abandonne»", nous assure Mélusine Harlé, candidate malheureuse LREM aux législatives de 2017 (à huit voix près), et poisson-pilote de Blanquer sur le terrain. Toujours est-il que le maire de Solterre, Jean-Paul Billaut, qui avait accepté de figurer sur un tract RN aux élections départementales, vient d'être élu président de la communauté d'agglomération.

Et la gauche, dans l'histoire ? Nul n'est parfait : Bruno Nottin, candidat PCF investi par la NUPES contre Blanquer, n'est pas enseignant, mais greffier au tribunal des prud'hommes. Soyons clairs : ici, la NUPES n'a aucune chance a priori. Sauf si, paradoxalement, le parachutage ministériel valait au communiste un bond de notoriété. "Il est intervenu à la convention NUPES d'Aubervilliers, et Fabien Roussel le cite dans ses tweets" énumèrent les deux journalistes locaux. Sur son compte Twitter, après son investiture, le greffier a enregistré 3000 nouveaux abonnements en une nuit. Il a vite compris qu'il fallait s'accrocher à la détestation que suscite le parachuté.

Déjà pourrait s'annoncer à Montargis une visite du collectif Ibiza, qui avait spectaculairement manifesté en maillots de bain, sosie de Blanquer en tête, devant le ministère, après la révélation des vacances d'hiver du ministre. D'autant que débute une vague de chaleur. À suivre. 


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