Comment le sauveteur de la policière de Champigny s'est retrouvé accusé du tribunal Praud

Capucine Truong - - 57 commentaires

"Est-ce qu'il y a un problème entre les jeunes de banlieue et la police ?"

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Une gardienne de la paix au sol, rouée de coups. Les images du réveillon à Champigny-Sur-Marne ont essaimé sur les réseaux sociaux, d'abord, puis dans les médias, suscitant l'indignation générale, et la mobilisation des policiers. Sur la chaîne C8, Pascal Praud y a consacré la première partie de son émission l'Heure des Pros. Mais son invité, un jeune ayant porté secours à la policière en difficulté, s'est retrouvé porte-parole malgré lui des "jeunes issus de l'immigration qui ont un rapport compliqué avec la police".

L'image est terrible. Une femme policière, au sol, rouée de coups de pieds au centre d'une nébuleuse de corps indistincts.

Les évènements de Champigny-sur-Marne, survenus le 31 décembre, ont d'abord émergé sur les réseaux sociaux, relayés par certains comptes de la fachosphère, la primeur allant à Fdesouche. L'info a lentement été reprise, par l'AFP et France Info.

Et puis, tweet d'Emmanuel Macron aidant, l'ensemble des médias ont repris les images et l'information. Les débats se sont rapidement cristallisés autour du rétablissement des peines plancher, marronnier de ce type de fait divers, et des conditions de travail des policiers, confrontés, selon les dires de certains représentants, à une recrudescence de la violence à leur encontre.

Ce mercredi matin, l'animateur-juge de C8 Pascal Praud y consacre la première partie de son émission l'Heure des Pros (la seconde étant consacrée à "Pour ou contre la bise au travail"). L'angle est tout trouvé : "La colère des forces de l'ordre". Mais rien ne va se passer comme prévu. Car Praud a invité Ali Madini. Le garçon, 17 ans, en Terminale, a secouru la policière jetée au sol. Il a déjà raconté sa version des faits : à BFM, au Parisien et à France 2. Après que la soirée ait dégénéré, suite à une mauvaise organisation, au point qu'il y a eu des blessés, les CRS et la police sont intervenus en utilisant gaz lacrymogènes et flash balls pour disperser la foule. Dans cette confusion, une gardienne de la paix et un capitaine de police ont croisé une partie de la foule, et ont été séparés, la gardienne de la paix jetée à terre et rouée de coups. Ali est intervenu dès qu'il a pu, pour la relever et l'amener vers des véhicules de police.

Source : Le Parisien

Sur le plateau de Cnews, il reprend depuis le début : "Ali, vous étiez présent lors de l'agression de la policière à Champigny Sur Marne, vous avez tout vu." Réponse : "Oui, c'est moi qui ai aidé la policière."

- Vous êtes intervenu au milieu de cette... bagarre, ce lynchage. Le président de la République a qualifié cet acte de lynchage. Qu'est-ce que vous en avez pensé?

- Oui, c'était un lynchage, il n'y a pas d'autres mots.

- Comment vous expliquez ça ?

Ali Madini : "C'est dû à une soirée qui a mal tourné, était mal organisée, les CRS qui sont arrivés et tiraient des flashballs de partout, les gaz lacrymogène qui nous étouffaient et nous brûlaient les yeux. Il y a plein de facteurs"

Et là, Praud sent un loup. "C'est-à-dire que, avant l'agression dont a été victime la policière et les policiers, il y a eu des tirs de flashball?"

Ali Madini : "Oui des tirs, du gaz lacrymogène. Il y avait quasiment que des mineurs, beaucoup de filles en jupes et talons, ça s'écrasait les uns les autres, mais ça c'était bien avant que les policiers se fassent taper." Praud reprend :

"Combien vous avez vu de policiers présents sur place ?

- Il y avait une équipe d'environ 10 CRS qui tiraient au flashball et au gaz lacrymogène. Une équipe de 3 policiers dans la salle, que j'ai vus sortir. Et les deux qu'on a croisés." On apprend, ensuite, que les policiers ont aspergé de gaz l'intérieur de la salle, toujours selon Ali Madani. "Parce qu'il y avait des blessés à l'intérieur. Pour faire évacuer la salle et sauver les blessés."

Malaise sur le plateau. Praud, à la cantonnade : "L'information selon laquelle les policiers avaient gazé avant ce qui s'est passé, quelqu'un l'avait lue quelque part ?" Seul Clément Viktorovitch, le spécialiste de rhétorique habitué du plateau, répond timidement : "Oui, dans Le Monde. Mais je ne sais pas si les sources sont concordantes..." Les autres, non. Manquerait plus qu'on doive se renseigner avant de venir sur un plateau. D'ailleurs, Olivier de Lagarde, rédacteur en chef adjoint de France Info ne se gêne pas pour manifester sa confusion : "Moi, j'ai pas compris. Je croyais que c'était des policiers qui étaient isolés. Et leur collègues étaient arrivés plus tard pour gazer, en renfort de leurs collègues blessés. En fait, ils étaient là avant ?"

Ali : "Oui. Moi le premier, j'ai subi un flashball ici [il montre son ventre] et un à la cuisse. Dès le début, ils nous avaient tiré dessus."

Du statut de héros à celui de porte-parole des agresseurs

Remalaise. "Bon." Praud enlève ses lunettes. On va passer au vrai sujet. Exit les gazages et les flashballs. "Alors, il y a toujours des récupérations politiques et c'est bien que Ali soit là pour nous en parler parce que nous on cherche seulement à savoir ce qui s'est passé. C'est vrai qu'il y a souvent un procès fait aux Français issus de l'immigration d'avoir un rapport compliqué avec l'Etat, avec l'autorité avec les policiers. C'est vrai que quand on regarde les images manifestement il y avait beaucoup de Français issus de l'immigration." Et là, Ali Madini va glisser progressivement du banc des témoins (option héros du jour) à celui de porte-parole implicite des agresseurs de la policière.

La question de Pascal Praud, un peu insistante

Madini : "Non, franchement il y en avait de toutes les couleurs. il y avait des Français de souche, tout."

"Bon", fait Praud. Décidemment, quelque chose cloche. Il insiste : "Mais ce procès, j'imagine que vous, vous le vivez comme scandaleux ce procès de dire en banlieue les enfants issus de l'immigration ne respectent pas les policiers, c'est parfois ce qu'on entend et ce qu'on entend pas (sic) des récupérations politiques notamment.

- Oui, mais comme je vous ai dit les personnes qui tapaient, il y avait quasiment les mêmes qui sont venus aider."

En voilà un invité récalcitrant à ce que Praud veut entendre ! L'animateur change d'interlocuteur - ou plutôt, semble-t-il, il change d'"expert banlieue". Autrement dit, il se tourne vers un autre "Français issu de l'immigration". C'est Beligh Nabli, directeur de recherche à l'IRIS en droit public, auteur, notamment du livre La République Identitaire. "Beligh Nabli, est ce que ça vous parait représentatif si j'ose dire, ou symbolique de ce qui peut se passer dans les banlieues ou dans les quartiers qu'on dit difficiles?"

Sauf que voilà, ces Français issus de l'immigration, ils ne sont pas commodes. "C'est une séquence particulièrement délicate. Une enquête permettra d'établir les faits. Au delà des images qu'on a pu tous voir tous les faits ne sont pas établis. Il serait peut-être sain d'attendre. A travers le témoignage qu'on vient d'entendre il semblerait que tous les faits ne sont pas connus par les uns et les autres", temporise Nabli. Mais Praud veut qu'on réponde à sa question.

"Je vous repose la question, parce que c'est un procès qu'on fait beaucoup aux quartiers sensibles et aux Français issus de l'immigration, ce rapport compliqué avec la police, l'Etat, l'autorité, quelle est votre..."

- C'est pas propre à cette population, il faudrait pour le moins nuancer le propos."

Praud : "C'est le sens de ma question. Certains le disent et certains l'instrumentalisent.

-Bah oui, mais en le disant vous vous en faites un peu le porte-parole." Illico, Praud accuse Nabli de "politiquement correct". De Lagarde relève gravement que c'est un des "maux de la société". Vite, Praud se retourne à nouveau vers le jeune sauveteur de la policière, pour répéter une quatrième fois sa question. "Vous vivez en banlieue parisienne, est-ce que vous voyez une difficulté particulière entre les Français issus de l'immigration et la police, l'Etat, l'autorité?"

Et Ali Madini de répondre : "Il existe pas réellement un problème. A part les contrôles réguliers qu'on a..." Une perche pour Beligh Nabli, qui renchérit : "C'est plus qu'un problème, puisque l'Etat a été condamné pour délit de contrôle au faciès. Le problème il est reconnu par des études, l'Etat a été condamné."

Praud : "Oui mais ce n'est pas la question. La question c'est est-ce que vous avez le sentiment que les jeunes sont révoltés contre la police ?"

Madini : Nous, non." Révoltés contre la télévision, en revanche, peut-être bientôt.

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