Tout le monde déteste l'algorithme
Thibault Prévost - - Clic gauche - 91 commentairesEn 2026, le mouvement de contestation contre l'IA, les centres de données et le projet mortifère de la Silicon Valley devient (enfin) mainstream, dans les Suds globaux mais désormais aussi en Occident. Avant la présidentielle, la gauche doit se saisir de l'enjeu technocritique.
Nous sommes en juillet 2026, en l'an 4 après ChatGPT, et tout le monde déteste l'intelligence artificielle. Partout, dans tous les secteurs du corps social, les gens en ont marre de l'IA, cette soi-disant "révolution technologique" qui salit et dégrade tout ce qu'elle touche. Partout, le délire transhumaniste de la Silicon Valley est mis en pièces, déchiqueté par une population qui lui oppose l'expérience concrète et quotidienne de la violence techno-fasciste. L'atlas des contestations clignote sans s'arrêter. Aux États-Unis, l'épicentre du coup d'État techno-fasciste, la population déteste l'IA. En juin, selon le Pew Research Center, seuls 16 % des personnes interrogées estimaient que ces systèmes auraient un impact positif sur les sociétés. L'intelligence artificielle (et, à travers elle, l'industrie qui la produit) est plus haïe que l'ICE, la Gestapo trumpiste. Sur Internet, la détestation de l'IA générative, une technique responsable de plusieurs dizaines de morts, est tellement répandue qu'il existe désormais des visuels anti-IA... générés par IA. Du slop anti-slop.
Lors des cérémonies de remise de diplômes universitaires, les étudiant.es huent toutes celles et ceux qui osent leur parler de la révolution technologique qui vient - et particulièrement Eric Schmidt, ex-PDG de Google, 60 milliards de dollars de fortune et techno-prophète radical, hué à l'université d'Arizona en mai dernier. (Ce même Schmidt déclarait en 2024 que les politiques environnementales ne servaient à rien puisque l'industrie lourde de la Silicon Valley allait bientôt faire naître une machine à réparer la planète.) Les créateur·ices du monde des arts détestent l'algorithme et s'organisent contre, dans plus de 30 pays. Les travailleurs de la tech, dont l'interminable vague de licenciements s'accélère encore en 2025, détestent l'intelligence artificielle et choisissent la résistance par la syndicalisation. Même le pape Léon, qui a choisi son nom en hommage à son prédécesseur (Léon XIII) de la Révolution industrielle, publie une encyclique technocritique, Magnifica Humanitas, dans laquelle il compare le projet de la Silicon Valley à la tour de Babel - un avertissement antédiluvien sur la concentration de pouvoir, l'objectification des individus et la poursuite d'un objectif insensé.
Nouvelle lutte des classes
Début juillet, New York a connu son premier Summer of Ludd, un festival néo-Luddite d'une semaine. Refuser les prophéties techno-messianiques de la Silicon Valley n'a jamais été aussi cool, et les techniques de résistance au nouvel empire, recensées par la journaliste Karen Hao sur AI Resist List, sont aussi diverses que variées. Et tout ça alors qu'OpenAI et Anthropic prévoient d'entrer en Bourse cette année, promesse d'un spectacle de pyrotechnie financière inédite. En visite à Paris, Brian Merchant, journaliste technocritique californien, spécialiste du mouvement néo-Luddite, s'extasie de voir les kiosques à journaux crier "Tout le monde déteste l'IA", titre d'un excellent article du dernier numéro du Monde diplomatique. Signe des temps : même le Nouvel Obs, gardien du temple centriste, fait sa Une du 22 juillet dernier à "la fronde anti-IA".
Au pays des canuts, de la Quadrature du Net, d'Écran Total ou du CLODO, ce collectif d'action directe contre l'informatisation du monde auquel le géographe Thomas Dekeyzer a consacré l'excellent documentaire Machine in Flamesen 2023, la haine de la Silicon Valley s'étend, à mesure que les tumeurs des centres de données (354 opérationnels, 83 en projet) référencés par l'association Le nuage était sous nos pieds gangrènent le territoire français et que les cabinets de consulting comme Rexecode hurlent au gouvernement (dans le Monde
, rien de moins) d'en construire toujours plus, plus vite, sous peine de voir sa "souveraineté" engloutie dans le tube digestif de la Silicon Valley. On aimerait en savoir plus sur cette fameuse souveraineté lorsqu'un centre de données ne fournit qu'une cinquantaine d'emplois directs et presque aucune recette fiscale et que, dixit la Commission d'enquête du Sénat dans son rapport publié le 15 juillet, "sur les 15 gigawatts de puissance électrique réservée par les porteurs de
projets [lors du Sommet pour l'action sur l'IA, en février 2025, ndlr], seul 1,4 l’a été par des acteurs européens, le reste [90% de la puissance prévue, ndlr] relevant
principalement des géants du cloud américain". Transformer son pays en centrale électrique géante défiscalisée pour la Silicon Valley : c'est donc ça, la souveraineté à la macroniste.
Carbofascisme et data centers
Plus encore que l'IA générative, son slop, sa psychose et ses chatbots foireux, le monde entier déteste, vomit, abhorre le centre de données hyperscale, cet objet totémique de ce que Paul Preciado a baptisé "thermocratie", la domination des masses suffocantes par la caste des pyromanes sous clim'. Quoi de mieux pour incarner l'inhumanité du projet techno-solutionniste qu'un gigantesque hangar en combustion permanente, installé là sans consentement préalable, qu'il faut constamment refroidir, quitte à y passer la biosphère environnante, qui rejette en retour chaleur, bruit, lumière et eau contaminée et ne produit strictement rien d'utile à la communauté dans laquelle il s'implante - ni emplois (passé sa construction), ni argent (les bénéfices de la tech se dissolvent dans les circuits d'évasion fiscale), nada. Allégorie monstrueuse du carbofascisme, qui ne connaît que le viol et la prédation comme modes opératoires.
Cette lutte, planétaire, s'est d'abord écrite sur les vieilles lignes des empires coloniaux, avec des luttes engagées dès la fin des années 2010 et des victoires successives de collectifs citoyens contre Google, Microsoft, Amazon - au Chili, en Uruguay et au Mexique, et tant d'autres terrains de lutte cartographiés par l'Observatoire des multinationales et l'indispensable média Rest of World. Mais le modèle industriel de l'IA générative, où la progression des compétences est directement liée à la poursuite du gigantisme matériel (le scaling), et les scénarios apocalyptiques produits par la Silicon Valley, font du centre de données un objet trop stratégique pour être bâti aux périphéries de l'empire, là où le capitalisme mondialisé a pris l'habitude d'empoisonner tranquillement des vies humaines et des écosystèmes jugés subalternes. Les centres de données sont rapatriés.
Avec le phénomène de l'IA générative, pour une fois, l'impact concret d'une industrie lourde touche en priorité ses plus gros consommateurs. Après trente ans à prétendre se dématérialiser (quand il ne faisait que se tapir dans les angles morts de la conscience collective), le capitalisme se reterritorialise: les États-Unis, terre sainte de la disruption numérique, sont le territoire le plus couvert de data centers au monde, avec la Chine et l'UE pour compléter le podium. Chaque data center consomme en moyenne autant d'électricité que 100 000 foyers états-uniens. Les 11 prochains hyperscalers annoncés par OpenAI, Microsoft, Meta et xAI, alimentés au gaz pour pallier les limites du réseau existant, rejetteront plus de gaz à effet de serre dans l'atmosphère que le Maroc l'a fait en 2024.
Lex Coors, président de l'European Data Center Association, le lobby européen des centres de données, a très récemment dit les termes dans une clarté saisissante : entre l'IA et le vivant, l'UE ferait mieux de choisir l'IA. C'était le 17 juin dernier, au premier jour d'une canicule historique qui fera 6000 morts en France. Au Royaume-Uni, le gouvernement a sous-estimé les émissions générées par les centres de données en exploitation... par un facteur 100. En Europe... on ne saura rien: en avril, on apprenait que DigitalEurope, le lobby des Gafam, avait négocié une dispense de publication des données de consommation d'eau et d'électricité de chaque installation au nom du secret industriel, et ce alors qu'en vertu du Cloud And AI Development Act (CADA), le nombre de data centers doit tripler sur le territoire européen d'ici cinq ans. Question de souveraineté, là encore. Et tant pis si, selon un rapport du tristement célèbre cabinet McKinsey, 65% des data centers construits en Europe d'ici 2028 le seront au profit des Big Tech états-uniennes. Et tant pis si, comme l'a écrit dès 2024 le journaliste canadien Paris Marx, opposant de la première heure, ce nouveau type de centre de donnée, infrastructure du régime Trump, doit être perçu comme l'équivalent numérique d'une base militaire états-unienne. D'autres, comme l'historien Quinn Slobodian, y voient le retour d'une géopolitique de "comptoirs" numériques, qui ferait de Google ou Amazon les nouvelles Compagnie des Indes et United Fruit Company. La souveraineté de l'État néolibéral, c'est surtout la liberté de choisir l'empire auquel il se donnera – et la liste est courte.
Vers un nouveau terrorisme ?
Alors, dans le comté de Loudoun (Virginie), qui regroupe 200 hyperscalers, les habitants disent stop, rongés par les pollutions (sonore, visuelle, environnementale) et une électricité toujours plus chère et de plus en plus dégradée. 70 % des États-uniens disent refuser l'installation d'un centre de données dans leur commune, et le sujet fait consensus à travers tout le spectre politique. Selon Data Center Watch – un projet financé par la tech elle-même– 130 milliards de dollars d'investissements et 75 projets de construction ont été bloqués au premier trimestre 2026, soit autant que pour l'année 2025 entière. Dans la foulée de Monterey Park, première ville des États-Unis à voter, début juin, une interdiction permanente de constructions de centres de données, 116 moratoires ont été votés dans près de 40 États, à l'échelle de la ville ou du comté. Parmi ceux-ci, l'État de New York a sauté le pas, le 14 juillet dernier. Suivant les chemins tracés par les hacktivistes et les populations historiquement marginalisées par l'ordre social dominant et ses technologies racistes, sexistes, homophobes, validistes et transphobes, des parts grandissantes du corps social s'indignent, se cabrent, défendent leur autonomie, leur dignité et leur cadre de vie face à la menace. Est-ce une simple révolte, ou une révolution ? Peut-on croire à une vague de décolonisation numérique planétaire ?
Comme l'a relevé le journaliste technocritique Brian Merchant, les quartiers les plus pauvres des États-Unis résistent cinq fois plus à l'implantation des data centers que les quartiers les plus riches (19% contre 4%). La technocritique et le néo-Luddisme deviennent (enfin ?) une lutte des classes mainstream, alors que les effets prolétarisants et panoptiques de l'algorithmie sur les travailleur·euses et les plus précaires sont déjà extrêmement documentés (notamment, en France, par Antonio Casilli, Hubert Guillaud, Juan Sebastian Carbonell et Clément Pouré). Mais désormais, écrit Frédéric Lordon, l'offensive de la tech sur la sphère professionnelle décompose et recompose de manière cataclysmique le paysage social, et le volume des déclassé·es commence à dangereusement dépasser les capacités de l'appareil digestif des possédants.
La presse, de son côté, commence à entrapercevoir la révolte. Et la nouvelle panique bourgeoise a un nom : AI populism, dûment traduit par Le Grand Continent comme le "populisme de l'IA", "une vision du monde où l'intelligence artificielle n'est plus seulement perçue comme une technologie ordinaire, mais comme un projet politique porté par une élite et qu'il faut combattre par une large alliance populaire." Bien tenté, mais la disqualification politique de la lutte devient très compliquée lorsque l'élite en question, de Peter Thiel à Elon Musk, Alex Karp, Marc Andreessen ou Sam Altman, passe son temps à déballer sa vision du monde suprémaciste et son mépris pour l'espèce humaine sur tous les podcasts de tech bros. Il n'y a plus guère que les grandes fortunes, la presse qu'ils détiennent et une nouvelle "bourgIAsie" intello-entrepreneuriale pour s'entêter à nous vendre – jusque dans Le Monde – leur déni de réalité et leur réformisme ("il faut réguler l'IA") teinté de mépris de classe. Dans le monde réel, Amnesty International a analysé les systèmes d'IA générative au prisme du respect des droits humains fondamentaux et n'en conclut qu'une chose : ces logiciels sont "fondamentalement incompatibles" avec les traités internationaux, dans leur architecture même, et doivent être prohibés. Pas réformés, pas régulés, pas nationalisés – prohibés. Au nom de la dignité humaine. Ce n'est pas du populisme, c'est de l'auto-détermination.
Alors que les appels à un moratoire européen sur la construction des centres de données émergent doucement, les réponses varient d'un pays à l'autre. L'Irlande, paradis fiscal européen des Gafam, où 80 centres de données pompent 23% de l'électricité et font perdre 715 millions d'euros au pays contre 3300 emplois directs (0,1% de la population), a dit stop . La Norvège bannit l'IA générative de ses écoles primaires. En France, chouchou de la Silicon Valley pour son parc nucléaire, ses câbles transatlantiques et son président tech bro, Sébastien Lecornu annonce 655 millions d'investissement public dans ces monstruosités (soit, relève la journaliste Mathilde Saliou, plus que les 600 millions promis à l'hôpital public), et une heure de "cours d'IA" par semaine au lycée. Pendant que des fronts de lutte émergent à Châteauroux, à Fouju, au Bourget, le rapport sur l'impact du déploiement de l'IA (générative) sur la fonction publique, commandé par le gouvernement Bayrou, est soigneusement enterré. Deux salles, deux ambiances.
Aux États-Unis, un autre degré de violence est franchi depuis 2025. Ziz Laota et ses Zizians, une secte issue du mouvement techno-religieux Rationaliste, ont été arrêtés et jugés pour meurtre en 2025. En avril, Sam Altman a été visé par un cocktail Molotov à son domicile (un acte qui relève une nouvelle fois d'une radicalisation sectaire autour de la figure de l'IA divine). Depuis septembre 2025 et la désignation du mouvement antifa comme "organisation de terrorisme intérieur", l'administration Trump multiplie les décrets et promesses de lutte contre les mouvements qu'elle juge "anti-Américain" et "anti-capitaliste", parmi lesquels la nouvelle résistance anti-IA. Le ministère de l'Intérieur, le FBI et les polices locales, liés par des entités de coopération appelées "fusion centers", ont ainsi identifié le risque d'une "activité extrémiste violente anti-tech" dans les cinq prochaines années, apprenait Wired fin mai. Une conviction policière, nous dit The Intercept, née en surveillant les réseaux sociaux pour recenser les références au "djihad butlérien", la croisade anti-robots de Dune. Même ambiance en Europe, où des actions directes anarchistes contre des infrastructures du numérique ont eu lieu en France, en Allemagne et en Belgique. Partout, la qualification terroriste guette.
Pour une gauche néo-luddite
Il aura fallu trois ans pour que le voile de sidération se déchire mais la bonne nouvelle, c'est qu'il ne se recoudra pas de sitôt. La rage qui fleurit partout n'est pas dirigée contre l'IA comprise comme une simple technique informatique, mais contre l'IA comprise comme idéologie et ce qu'elle contient, permet, encode dans le tissu social : un mode d'organisation féodal de la production, une réorganisation des sociétés autour des détenteurs des moyens de prédiction, une théorie de l'État qui met fin au contrat social, le remplacement des fertiles frictions nées des relations interpersonnelles par la dissolution fluide et silencieuse de nos capacités cognitives individuelles dans le vide des interfaces de chatbots. Et enfin, alors que l'Europe brûle, le projet techno-politique de la tech s'affiche pour ce qu'il est : pyromane. Partout, le data center mange le monde.
Dès lors que l'on défend la dignité humaine, la pérennité du vivant et le droit de vivre sur une planète habitable, la haine de "l'intelligence artificielle", machine génératrice de prétexte technique à l'installation d'un ordre social inhumain, est donc juste et saine. La gauche politique française serait bien inspirée de saisir cette énergie de révolte pour faire de ces deux objets - "l'IA" et son centre de données - une allégorie de la nouvelle lutte des classes. Leur brutalité abstraite contre nos solidarités concrètes. C'est d'autant plus facile qu'après l'extrême-centre néolibéral techno-béat, incarné jusqu'à l'absurde par Gabriel Attal et ses chatbots, Jordan Bardella, conseillé par le transhumaniste Laurent Alexandre, et Sarah Knafo, qui tente de transplanter le techno-fascisme états-unien dans l'hexagone, ont tranquillement rejoint le club des technophiles ravis de la crèche. Bardella a même explicitement nommé le "néoluddisme" comme ennemi dès 2024, ce qui clarifie encore les lignes : la technocritique est fondamentalement antifasciste.
Sous les couches de peinture futuriste, la situation est si limpide que même le New York Times l'écrit désormais noir sur blanc : l'industrie de l'intelligence artificielle est une machine à générer de l'inégalité. C'est le réacteur nucléaire d'un capitalisme survivaliste et apocalyptique, identifié par l'historien Quinn Slobodian, qui nous assoiffe, nous asphyxie, nous tue. Et ce sont bien eux, ces nouveaux aristocrates, ces hommes – systématiquement des hommes – aussi sûrs d'eux qu'ignorants, fiers, comme Marc Andreessen et Elon Musk, qui s'exonèrent de l'introspection et de l'empathie. Ce sont eux qui, comme Sam Altman, comparent les enfants à des chatbots d'IA générative ou, comme Peter Thiel, voient dans Greta Thunberg une candidate à l'Antéchrist, qui sont en lutte contre l'espèce humaine, littéralement convaincus de son imminente obsolescence et impatients du devenir-machine du monde.
Ne leur prêtons pas la moindre oreille lorsqu'ils nous parlent d'automatisation du labeur, d'abondance généralisée ou de "revenu universel" d'ici 2036 ; ne négocions pas l'avenir avec ces preneurs d'otages. N'écoutons pas non plus les sirènes de la régulation, les fantasmes de nationalisation de l'industrie de l'IA ; la fournaise planétaire des centres de données ne doit pas changer de propriétaire, elle doit s'éteindre, et son fantasme productiviste avec. Lorsque le patriarche politico-économique tonne, de ses centaines de porte-voix, que ce sera l'IA ou le climat, il sait que la lutte politique actuelle est un jeu à somme nulle : ce sera lui ou nous, la propriété ou la collectivité, l'argent ou la vie.
Alors, pour reprendre les mots des Luddites de 1812 dans leur lettre à un industriel du textile, "nous ne baisserons jamais les armes (...) avant d'avoir neutralisé toute la machinerie délétère au commun."
*crédit image d'en-tête : @p.i.l.o.u*