Sur les plateaux de droite, LFI, punching-ball préféré de l'aile droite du PS

Léo Lagniez - - 77 commentaires

Des élus de l’aile droite du Parti socialiste (PS) ont fait le tour des plateaux de CNews, Radio J, Sud Radio et RMC en se présentant comme une alternative au RN et à LFI. Mais, face aux questions et aux relances des journalistes, les interviews se résument souvent à une critique unilatérale du parti de... Jean-Luc Mélenchon.

"Est-ce qu'il est temps, aujourd'hui, de mettre en place un cordon sanitaire visant à empêcher tout rapprochement entre la gauche, en l'occurrence le PS, et l'extrême gauche, en l'occurrence LFI ?" demande le journaliste Frédéric Haziza à Karim Bouamrane. Invité de Radio J le 5 juillet dernier, le maire socialiste de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et candidat à l'élection présidentielle est interrogé sur sa position vis-à-vis de La France insoumise (LFI). Durant toute la durée de l'interview, comme souvent, le parti de Jean-Luc Mélenchon a été la cible du présentateur du Forum Radio J. 

"Entre Goebbels et Staline, j'aurais choisi De Gaulle", résume Karim Bouamrane. Outre la formule choc, le candidat à la présidentielle semble mettre sur un pied d'égalité LFI et le Rassemblement national (RN). La phrase est répétée trois jours plus tard, le 8 juillet, sur le plateau de CNews, face à Christine Kelly. Le maire de Saint-Ouen y critique la position du RN sur l'insécurité et l'immigration tout en considérant que LFI "ethnicise le combat" et prend "comme bouc émissaire la communauté juive". Une comparaison entre les deux partis qui n'a pas plu à la présentatrice de Face à l'info : "Je ne suis pas sûre que la droite nationale racise. L'extrême gauche, oui. […] je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous pour les opposer dos à dos." 

"Mélenchon […], pour moi, n'est pas de gauche. C'est une idéologie, certes trotskiste, mais stalinienne", enchaîne Karim Bouamrane. S'il est venu sur le plateau de CNews en se présentant comme l'ennemi à la fois du RN et de LFI, le maire de Saint-Ouen a consacré plus de temps à critiquer Jean-Luc Mélenchon que l'extrême droite. C'est que CNews et certain·es élu·es du PS ont un ennemi commun : LFI. L'alliance apparaît a priori contre nature, mais finit par servir les intérêts des deux parties. Pour ces socialistes, il s'agit de décrédibiliser Mélenchon afin d'exister à gauche, alors que le PS est loin derrière LFI dans les sondages. Et pour certains médias de droite et d'extrême droite, inviter des élu·es socialistes permet de légitimer une critique anti-LFI qui vient de la gauche elle-même.

ASI a visionné plusieurs interviews d'élu·es de l'aile droite du PS sur CNews, Radio J, Sud Radio et RMC, dans lesquelles la critique de LFI est au centre des discussions, encouragée par les questions des journalistes sur le plateau.

Les élu·es socialistes constamment ramenés à LFI

Invité de La grande Interview de CNews le 10 juillet, Jérôme Guedj, député du Parti socialiste dans la 6e circonscription de l'Essonne et candidat à l'élection présidentielle, assume lui aussi une position à la fois contre le RN et LFI : "Je combats de manière irréductible le Rassemblement national. Et c'est parce que je le combats de manière irréductible que je constate qu'aujourd'hui, La France insoumise n'est pas un rempart", expose-t-il. Mais, durant la majorité de l'interview, l'élu socialiste a été invité par le présentateur Romain Desarbres à parler de... LFI.

"Jean-Luc Mélenchon veut apparaître comme le candidat de la vraie gauche […] Il est le candidat de quoi, selon vous ?" demande Romain Desarbres. "Vous savez, je n'ai pas envie de passer mes journées à commenter Jean-Luc Mélenchon", répond Jérôme Guedj après avoir passé une grande partie de l'interview à critiquer son ancien mentor. Et d'ajouter : "Aujourd'hui, mon constat, c'est qu'il est le plus mauvais candidat pour un deuxième tour d'élection présidentielle. [...] Il s'est par moments éloigné des rives de la gauche"

Qu'importe le sujet, Romain Desarbres trouve un moyen de ramener la critique de LFI au centre des discussions. Comme lorsque Jérôme Guedj défendait la "gauche des solutions" dans les villes dirigées par son parti. "On sait être pragmatique", développe l'élu, le 10 juillet. "On l'avait oublié avec les alliances avec La France insoumise", rétorque alors le présentateur de La grande interview

Et quand les élu·es socialistes s'attaquent à l'extrême droite, ils et elles sont en permanence renvoyés à une critique de Jean-Luc Mélenchon par les journalistes. Sur Radio J, le 20 mai, la présidente du conseil régional d'Occitanie, Carole Delga, était invitée par le journaliste David Revault d'Allonnes pour présenter son nouveau livre Quand Vichy jugeait Léon Blum (Éditions Privat, mai 2026). Interrogée sur la résurgence de l'antisémitisme en France, l'élue socialiste critiquait les propos antisémites venus, selon elle, de la droite et de la gauche de l'échiquier politique : "On doit toujours rappeler cette filiation entre l'extrême droite et l'antisémitisme. Pour autant, il faut être lucide sur des propos à relent antisémite qui sont portés par plusieurs politiques dans notre pays […] plusieurs leaders de LFI tiennent des propos à connotation antisémite"

Pour autant, David Revault d'Allonnes ne relance Carole Delga que sur le parti de gauche : "Des leaders de LFI, vous pensez d'abord à Jean-Luc Mélenchon ?" demande-t-il. Une question dans laquelle l'élue socialiste s'engouffre pour en remettre une couche contre LFI : "Je n'ai jamais accepté d'avoir une union avec, par exemple, Jean-Luc Mélenchon Premier ministre. Parce que nous ne sommes pas dans la même vision de la République. Je suis contre le communautarisme", fustige l'ancienne députée.

Questions et titres centrés sur LFI

"C'est ce que vous reprochez à LFI, de mettre tout le temps le problème de racisme en avant ?" (Sud Radio, le 2 juillet) ; "Qu'est-ce qu'ils cherchent, LFI ?" (Radio J, le 5 juillet) ; "Donc, ça ne serait pas une bonne chose pour la France que Jean-Luc Mélenchon soit président de la République ?" (Les Grandes Gueules sur RMC, le 30 avril) ; "Le PS s'est perdu ces dernières années à cause d'Olivier Faure qui s'est rapproché de La France insoumise ?" (La grande interview sur CNews, le 10 juillet).

Face aux élus de l'aile droite du PS, certain·es journalistes martèlent les questions à l'encontre de LFI. Une manière de mettre en avant la critique de Jean-Luc Mélenchon par les élus socialistes, qui se retrouve aussi dans le choix des titres des interviews. 

Sur CNews, La grande interview du 17 mars de Jérôme Guedj est titrée : "Mélenchon a décidé d'éradiquer le PS !". Dans celle du 6 mai, une seule question lui est posée sur Jean-Luc Mélenchon, à la toute fin de l'interview. Pourtant, sur YouTube, la vidéo est titrée sur la dissociation entre l'aile droite du PS et LFI : "La rupture avec Jean-Luc Mélenchon est totale". Sur Sud Radio, le 2 juillet, la titraille est aussi portée sur une critique de LFI : "Karim Bouamrane : « Je suis noir, maghrébin, musulman, mais je n'ethnicise pas le combat comme LFI »"

Sur Radio J, le choix des titres est plus "nuancé". Celui de l'interview de Karim Bouamrane, le 5 juillet, met l'accent sur la comparaison entre LFI et le RN : "LFI et le RN, c'est « Staline et Goebbels ! » : Karim Bouamrane renvoie dos à dos Mélenchon et Le Pen". Pour l'interview de Carole Delga, le 20 mai, la critique de l'extrême droite par l'élue socialiste était même mise en avant : "« Il faut toujours rappeler la filiation entre extrême droite et antisémitisme » – Carole Delga"

Diabolisation de LFI

L'invitation d'élus socialistes sur les plateaux de droite et d'extrême droite semble participer à une stratégie de diabolisation de La France insoumise. Le parti de gauche est systématiquement présenté comme plus dangereux que le RN, autant par les journalistes que par leurs invités socialistes. 

"Est-ce qu'on constate, depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre, qu'il [l'antisémitisme, ndlr] revient de manière décomplexée […], sous couvert d'antisionisme du côté de LFI ? […] Est-ce que ça vous parle, Karim Bouamrane ?" interroge Frédéric Haziza sur Radio J, le 5 juillet."Bien sûr que ça me parle", lui répond Karim Bouamrane, avant d'enchaîner : "Et le RN, qui est foncièrement, systémiquement, structurellement, idéologiquement antisémite". "Ça, je vous laisse le dire", rétorque le présentateur du Forum Radio J qui semble avoir plus de mal à qualifier le RN que LFI d'antisémite.

Le 6 mai, lors d'une interview de Jérôme Guedj sur CNews, la journaliste Laurence Ferrari a, elle aussi, tenté d'inverser la critique entre le RN et LFI : "L'antifascisme, c'est le fascisme ?" demande-t-elle. "Le problème de l'antifascisme, c'est qu'on devient un fasciste dès qu'on est à peine à la droite de Jean-Luc Mélenchon", acquiesce le candidat PS.

Au moment des élections municipales de 2026 et des "accords de la honte" entre des candidats socialistes et insoumis, Jérôme Guedj avait déjà été reçu par Laurence Ferrari dans La grande Interview, le 17 mars. Dès sa première question, la journaliste de CNews s'attaquait encore à La France insoumise : "C'est une journée pas simple pour vous. Est-ce que vous n'avez pas la nausée ce matin Jérôme Guedj ? Est-ce que vous ne vous sentez pas mal ? À Toulouse, une alliance entre LFI et le PS, Avignon idem, Limoges, Nantes, Clermont-Ferrand […] Est-ce que vous n'en avez pas mal à la gauche ?"

Dans ce même entretien, Laurence Ferrari avait insisté pour que Jérôme Guedj marque une rupture avec Jean-Luc Mélenchon : "Donc vous condamnez ces accords LFI-PS ? Non mais soyons clairs, c'est oui ou non, Jérôme Guedj ?" L'élu répondait "bien sûr que je les condamne". "Donc vous les condamnez, c'est mieux en le disant", insistait alors Laurence Ferrari. 

L'alternative socialiste 

Si les questions des journalistes invitent les élus socialistes à critiquer LFI, ces derniers ne s'en privent pas non plus. Une manière de se démarquer à gauche à l'approche de l'élection présidentielle en 2027. Face à Frédéric Haziza sur Radio J ou face à Laurence Ferrari sur CNews, Karim Bouamrane se présente comme une alternative au Rassemblement national, mais surtout à Jean-Luc Mélenchon. Jérôme Guedj, autre candidat du PS pour l'élection de 2027, propose une candidature "aux antipodes de ce que représente Jean-Luc Mélenchon", dans La grande interview sur CNews, le 6 mai. 

Pour le député de l'Essonne, c'est en s'attaquant à Jean-Luc Mélenchon que le combat contre le Rassemblement national sera le plus efficace. "Qu'est-ce qu'on propose concrètement qui fait qu'on évite que Jordan Bardella devienne président de la République ?" se demande Jérôme Guedj dans Les Grandes Gueules sur RMC, le 30 avril. "Ou que Jean-Luc Mélenchon devienne président de la République aussi ?" enchaîne immédiatement le présentateur Alain Marschall. "Pour empêcher Bardella, il faut contenir Mélenchon" assure alors l'élu socialiste pour qui, comme le journaliste en face de lui, LFI semble être un plus grand danger que le RN : "Mélenchon et La France insoumise sont devenus le plus grand repoussoir de la vie politique aujourd'hui en France", conclut-il. 

Contactés par ASI, CNews, Radio J et Sud Radio n'ont pas répondu à nos sollicitations. De son côté, RMC nous a précisé qu'elle n'apporterait aucun commentaire. 

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