Sondages un an avant la présidentielle : pourquoi ils n'ont aucun sens
Defné Caillard - - Déontologie - 40 commentairesA un an de l'élection présidentielle de 2027, difficile de passer à côté des derniers sondages d'ores et déjà en boucle sur les plateaux des chaînes d'info : "Combien de Français voteraient pour le Rassemblement National ?", "Quel candidat ferait le meilleur président ?". Présentés comme une "photographie fidèle de l'opinion", leur fiabilité est pourtant remise en question par de nombreux chercheurs. ASI a analysé le traitement médiatique de trois sondages, diffusés juste après les municipales. Et leurs limites évidentes.
Lundi 23 mars, jour d'après du second tour des municipales. Sur le plateau de LCI, pas question de laisser l'audimat souffler, alors que la campagne vient tout juste de se terminer. Darius Rochebin, dans son émission de 20h, dévoile la suite : les présidentielles 2027. Et ce soir-là, il a sous le coude un sondage "évènement" IFOP pour LCI. Le titre de l'émission annonce la couleur : "Sondage LCI : Philippe-Bardella : le duel est lancé".
Le sondage en question, deux questions poséesà 1 090 personnes en ligne le 23 mars : quel parti politique sort renforcé des municipales ? Et quelle personnalité ferait un bon candidat pour la présidentielle 2027 ? Le RN est vu comme le grand gagnant des municipales, à 54% ; Jordan Bardella atteint les 45% en tant que "bon candidat", 42% pour Marine Le Pen. Surprise du sondage, Edouard Philippe culmine à 46%.
Comme souvent, après l'annonce des résultats, place aux analyses. Frédéric Dabi, directeur général de l'IFOP, est présent sur le plateau. L'invité choisi pour nous éclairer sur la question : Manuel Valls. Alors que Darius Rochebin lui demande son avis sur ces chiffres, sa réaction résume bien le problème posé par les sondages, en même temps que la solution apportée : "Keep cool ! On a à peine digéré les municipales que vous nous entraînez - mais je me prête volontairement au jeu - déjà vers l'élection présidentielle. C'est au fond normal".
Pour Manuel Valls, "ça veut dire tout simplement que l'élection présidentielle est ouverte". Et particulièrement sur les chaînes d'information en continu, qui ont décidé de lancer le match encore plus tôt que d'habitude. Une semaine plus tard, le samedi 28 mars, BFMTV sort son "sondage exclusif BFM". La question posée est encore plus directe : "si le premier tour de l'élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour qui voteriez vous ?". Trois jours plus tard, le 31 mars, c'est Public Sénat qui diffuse dans son rendez-vous quotidien de débat Sens Public son "baromètre politique", avec comme bandeau "Un an avant 2027 : Edouard Philippe bien placé". La courses aux présidentielles est lancée, avec les sondages comme premier baromètre.
Un sondage événement
Pour Bernard Sananès, sondeur phare de l'institut ELABE de BFMTV déjà présent pour analyser les estimations lors des municipales, ce sondage sonne comme une évidence : "On a décidé de le faire avec BFM et la Tribune du Dimanche, parce nous entrons dans les un an, et qu'on a considéré que c'était un élément d'information".
Pourtant, selon Alexandre Dézé, docteur en science politique et auteur du livre 10 leçons sur les sondages politiques (2022, De Boeck Supérieur), réaliser un sondage un an avant les élections présidentielles n'est pas bien pertinent d'un point de vue électoral. Il cite plusieurs raisons : "Tout d'abord, la liste des candidats n'est pas arrêtée. Les instituts ne testent donc non pas une hypothèse mais plusieurs hypothèses de premier tour, parfois jusqu'à six, en sélectionnant eux-mêmes les candidats [...] les instituts s'arrogent en quelque sorte le droit de dire qui est légitime à candidater ou ne l'est pas, tout en créant des configurations politiques parfaitement virtuelles."
De plus, toujours selon le même universitaire, "devoir s'exprimer sur plusieurs hypothèses de premier tour implique un niveau élevé de familiarité avec la politique, ses enjeux, ses rapports de force" ; et ce alors même que le niveau est socialement inégalement réparti au sein de la population - un Français sur deux ne connaît pas le nom de son maire, deux Français sur trois le nom du parti présidentiel Renaissance.
Vers une politique spectacle
Malgré ces franches incertitudes, le sondage est devenu un outil incontournable de la vie politique et médiatique. Pour les présentateurs et éditorialistes de BFMTV et LCI, les adjectifs mélioratifs s'enchaînent : il est qualifié à plusieurs reprises de sondage "exceptionnel", "évènement". "Sensationnaliser les résultats du sondage permet de satisfaire l'exigence de buzz qui est au fondement de l'économie médiatique actuelle. On transforme la présidentielle en course de chevaux, on fait disparaître complètement les enjeux au profit du jeu, parce qu'on est persuadé que c'est ce qui intéresse le public", commente Alexandre Dézé.
Sur BFMTV, le présentateur Dominique Tenza loue également le travail des sondeurs : "le sondage de Bernard (ndr - ELABE) , qui est absolument passionnant - je pense que c'est un sondage très important pour les mois qui viennent". Pareil avec Renaud Pila, éditorialiste politique pour LCI : "le sondage passionnant de l'Ifop, de Frédéric Dabi, le démontre ce soir". Car si les instituts de sondages multiplient autant les sondages d'opinion, c'est aussi parce que les plateaux télés permettent de visibiliser la profession. Un "produit d'appel fantastique
"selon Alain Garrigou, directeur de l'Observatoire des sondages, ouvrant la possibilité à de nouveaux contrats - alors même que ces sondages ne représentent qu'une part minoritaire du chiffre d'affaires des instituts (5% à 15% en moyenne).
Mais ce lexique élogieux n'est pas anodin, et a un impact visible sur le public comme sur les débats : "Bien sûr, plus les résultats sont « impressionnants » ou qualifiés comme tels, et plus on a de probabilités de générer de l'audience, des vues, du clic, explique notre politologue. D'où les phénomènes de bulle sondagière que l'on peut régulièrement observer, comme dans le cas d'Eric Zemmour en 2022, donné jusqu'à 19% d'intentions de vote pendant la campagne et qui a finalement recueilli 7% des suffrages exprimés à l'issue du premier tour."
"Il n'y a plus aucune retenue médiatique dans l'usage des sondages. Le niveau de croyance dans leur capacité à dire le vrai en politique est devenu quasi inébranlable" Alexandre Dézé
méthodologie
La fiabilité discutable des sondages est mise en lumière par les nombreuses critiques faites à la méthodologie des instituts de sondage. Prenons l'habituel bandeau méthodologique explicatif, obligatoire sur toute publication ou diffusion du sondage depuis la loi du 29 mars 2021 - souvent retrouvé en fin d'article ou rapidement balayé sur les plateaux. Lorsque le sondage largement médiatisé sur l'islam avait été publié en novembre 2025, l'argument d'un large panel de sondés (14 244) revenait pour justifier de la fiabilité du sondage - comme démontré dans notre émission. Les trois sondages présidentiels commandités en mars 2026 ont eux un échantillon allant de 1 090 (Ifop pour LCI), 1 299 (Odoxa-Mascaret pour Public Sénat et la Presse Régionale) à 1 504 personnes (Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche). Si ces panels sont statistiquement admis, ils posent question lorsqu'ils servent à structurer le débat public.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : "Depuis 1995, aucune enquête menée un an avant le scrutin présidentiel n'a jamais prédit correctement l'ordre d'arrivée du premier tour, explique Alexandre Dézé. À six mois d'une élection présidentielle, les prévisions ne s'avèrent correctes encore que dans un cas sur huit. À trois mois, dans un cas sur trois. Imaginez ce que cela donne dans le cas des premiers sondages qui ont été réalisés pour la présidentielle de 2027… en 2023 !"
Si BFMTV et LCI ne relativisent que peu les chiffres qui leur sont donnés, Sens Public (sur LCP) se montre plus prudent : "L'histoire, évidemment, nous invite à prendre ces sondages avec des pincettes", prévient ainsi l'animateur Thomas Hugues. L'émission revendique elle-même de faire de la "politique fiction" - notamment parce que tous les candidats n'ont pas encore été annoncés. Pourtant, comme soulève Alexandre Dézé, "on voit que la prudence affichée n'est vraiment que de façade. « On ne revendique pas de donner le nom du vainqueur un an avant » [propos de Thomas Hugues, ndlr] … mais on le donne quand même !
".
Des sondages traités dans l'immédiateté du traitement médiatique
"Notre sondage événement fait l'actualité", déclare Darius Rochebin sur LCI. La formule est révélatrice du traitement des sondages politiques par les médias, allant jusqu'à cadrer le débat. Dans une interview France Culture en novembre 2025, Hugo Touzet, sociologue et auteur de Produire l'opinion : Une enquête sur le travail des sondeurs (2025, Ed. de l'EHESS), qualifie ce rapport de "couple média-sondages" : "Il faut penser l'outil sondage dans l'économie médiatique et politique.
". Ils reproduisent, selon lui, le mécanisme d'information en direct : il suffit d'un événement politique pour qu'un sondage sorte dans les jours qui suivent, et soit commenté par tout le gratin médiatique français.
"Il faut penser les sondages dans leur intrication avec les médias […] là où il va y avoir une différence, c’est sur la capacité à donner une force sociale, à faire en sorte que son sondage influe sur le débat public
", complète-t-il sur Radio France.
Car si l'on comptabilisait 24 sondages politiques en 1997, l'arrivée d'Internet permet d'en produire un en quelques jours. Aujourd'hui, 1 000 sont publiés en moyenne chaque année - dont 500 dans le cadre des campagnes présidentielles. Pour Alexandre Dézé, le modèle de fonctionnement des instituts et des chaînes d'information en continu se complète : "Un sondage publié, cela peut représenter plusieurs heures de commentaires et donc de tenue de l'antenne assurée, le tout pour un prix globalement modique. Avec un peu de chances, deux ou trois résultats seront également susceptibles de faire le buzz, donc d'être repris par les autres médias et de circuler sur les réseaux sociaux en valorisant le nom de la chaîne. C'est donc tout bénéfique.".
"En somme, l'usage journalistique de la production sondagière participe pleinement des rapports de force entre médias et politique",10 leçons sur les sondages politiques, 2022, De Boeck Supérieur.
"l'industrie sondagière semble toujours triompher de ses échecs"
Si les chaînes télévisées se sont empressées de publier des sondages sur les présidentielles pour les "un an", les médias alternatifs comme traditionnels ont également publié de multiples analyses critiquant leur supposée pertinence - l'article de Blast du 10 avril,Le Mondele 18, ou Bon Pote le 20. Une rengaine que l'on retrouve à chaque élection, tel un marronnier journalistique. "Mais l'industrie sondagière semble toujours triompher de ses échecs, ce qui montre à quel point il y a un intérêt dans leur production, partagé aussi bien par les grands médias que par les politiques." ajoute Alexandre Dézé.
Pour Hugo Touzet, il en va de la responsabilité des journalistes et de la puissance publique de réguler cet "outil de combat idéologique". Certains médias ont effectivement fait le choix d'arrêter d'utiliser les sondages, commeOuest-France pour la campagne présidentielle 2022. Mais selon Alexandre Dézé, le changement ne viendra ni des instituts de sondage, ni des médias : "Il faudrait bien sûr plus de transparence sur la manière dont les sondages sont conçus, et plus de prudence dans l'interprétation de leurs résultats. Mais d'un côté, les instituts préservent fermement leurs secrets de fabrication, et de l'autre les médias cherchent à exploiter au maximum les profits éditoriaux liés à la publication des sondages.".