Sainte-Soline : de nouvelles révélations, peu d'écho médiatique
Clara Barge - - (In)visibilités - 40 commentairesLa presse locale, quasi seule à reprendre les nouvelles informations de "Mediapart" et "Libération"
Le manifestant Serge Duteuil-Graziani a frôlé la mort lors de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline, en mars 2023. Six mois après le classement sans suite de l’enquête judiciaire, "Libération" et "Mediapart" ont fait mieux que la Gendarmerie nationale et la Justice en identifiant l’auteur du tir. Des révélations pourtant peu reprises dans le paysage médiatique.
Le 25 mars 2023 à 13 h 46, le manifestant Serge Duteuil-Graziani, 32 ans, reçoit un tir tendu de grenade lacrymogène dans la tête. Cette munition lui fracture le crâne sur six centimètres et le plonge dans le coma pendant un mois. Trois ans après, Mediapartet Libération retracent les évènements dans une enquête publiée ce mardi 26 mai, leur permettant d'affirmer qu'un gendarme nommé Arnaud F. est à l'origine de ce tir tendu. Cette information n'a pas retenu l'attention des médias traditionnels. Seuls Reporterre, l'Humanitéet la presse quotidienne régionale (La Voix du Nord, Midi Libre, Sud Ouest, France 3 Occitanie, France 3 Nouvelle Aquitaine, La Nouvelle République, Ouest France) ont repris l'information, dans les trois jours suivant la publication. Aucune dépêche AFP n'a été publiée non plus, dans le même laps de temps. L'AFP a pourtant couvert le procès des quatre militants de Sainte-Soline, jugés en appel ce mercredi à Poitiers pour "organisation de manifestation illégale".
Les réactions politiques n'ont pourtant pas manqué. La députée LFI Anne Stambach-Terrenoir posait ainsi la question au ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, à l'Assemblée nationale ce mardi 26 mai : "Comment expliquez-vous que des journalistes ont réussi là où les enquêteurs avaient bizarrement échoué ?" Réponse du ministre : "Il y a l'affaire très récente que vous citez (...) le parquet a dit qu'il s'en saisirait et verrait ou pas s'il ouvre une enquête".
Laurent Nuñez a tenu aussi à apporter "son soutien aux gendarmes et aux policiers". Assurant, malgré les révélations récentes : "Chaque fois qu'ils ont à assurer une mission de maintien de l'ordre, ils le font dans une proportionnalité et sous contrôle strict des autorités de l'inspection générale de la police, de la gendarmerie et des magistrats judiciaires".
L'enquête sur les violences de Sainte-Soline avait été confiée à l'IGGN. Ouverte notamment pour "violence par personne dépositaire de l'autorité publique"
et "
non-assistance à personne en danger"
suite aux blessures graves de plusieurs manifestant·es, dont Serge Duteuil-Graziani, elle a finalement été classée sans suite par le parquet de Rennes en décembre 2025. Le procureur estimait alors qu'"aucune investigation supplémentaire ne [pouvait] permettre d'éclairer les circonstances de ces tirs".
L'auteur du tir désormais identifié par Mediapart et Libération, Arnaud F., avait été entendu comme témoin en février 2025 par l'IGGN. Il y déclarait que "
les tirs étaient bien à 45°"
. Les deux rédactions ont calculé, elles, un angle de tir d'environ 7 degrés, très éloigné des règles encadrant l'utilisation des grenades lacrymogènes, interdites justement sous 45 degrés. Ces révélations pourraient conduire la justice à ordonner un complément d'enquête, où Arnaud F. serait ainsi mis en examen.
Pas vu à la télé
Et pourtant : de mardi, jour des révélations, à ce jeudi matin, date de publication de notre article, aucune matinale, aucun JT, aucun autre titre de presse nationale comme Le Monde, Le Figaro ou encore Les Echos, n'ont repris ces informations. Un comble : même le journal des gendarmes L'Essor de la gendarmerie a rediffusé l'information le jour même.
Autre occasion manquée de rebondir sur ces informations : plusieurs responsables politiques concerné·es ont été invité·es sur des chaînes d'information dans les heures qui ont suivi la publication de Mediapart
et Libération. Mais s
ans être interrogé·es sur le sujet. Sur France Info, Elisabeth Borne, première ministre à l'époque, était l'invitée de la matinale du 26 mai 2026. Malgré une interview consacrée au bilan du macronisme, aucune question n'a été posée à ce sujet.
Au même moment sur France 2, Gérald Darmanin était l'invité de la matinale. Plutôt que d'interpeller celui qui était ministre de l'intérieur au moment des évènements de Sainte-Soline, Gilles Bornstein l'interroge sur le moratoire sur l'immigration, proposé par Gérald Darmanin dans le JDD.
De même sur France Inter, lorsque Gabriel Attal était interviewé ce mardi 26 mai par Benjamin Duhamel (là aussi sur la question de l'immigration), sans aucune question sur les révélations - alors même que d'autres journalistes, de Libération, se rendaient à l'Assemblée Nationale pour tenter - en vain - de l'interpeller.
"Bien évidemment d'intérêt général"
C'est en synchronisant toutes les données visuelles et sonores disponibles à 13h45 et 58 secondes, soit l'heure où Serge Duteuil-Graziani a été blessé, que Libé et Mediapart ont pu déterminer la provenance du tir. Pour Ismaël Halissat, auteur de l'enquête pour Libération
, aucun doute, "ces révélations sont bien évidemment d'intérêt général".
Il complète, toujours auprès d'ASI : "D'autant que pour un événement comme celui-là, le dispositif des gendarmes est validé en amont et suivi sur le moment par le pouvoir politique. Sainte-Soline est désormais emblématique des errements du maintien de l'ordre en France
". Des errements qui ont eu ce jour-là des conséquences concrètes, avec un nombre de blessé·es graves et des personnes passées très proches de la mort.
Comment expliquer le faible écho médiatique donné à ces révélations ?Interrogé par ASI, Ismaël Halissat estime qu'il "s'inscrit dans une problématique plus large qu'ont de nombreux médias à considérer les violences policières comme un fait sociétal majeur, au-delà d'images spectaculaires et virales sur les réseaux sociaux".
Ce travail minutieux de reconstitution aurait dû être mené par la Justice : "
L'IGPN, l'
Inspection générale de la Police Nationale
,
et plus largement la justice, en l'occurrence le procureur de la République de Rennes, c'est leur rôle en théorie de faire ce type de synchronisation", rappelle Ismaël Halissat. Mais encore faut-il qu'ils soient en capacité de le faire, d'avoir la méthodologie pour exploiter ces images. Ils auraient pu mandater un expert judiciaire compétent pour ce type de travail. Il y a deux ratés cruciaux : l'enquête ne s'est pas intéressée aux informations révélées par le son, et n'a pas récupéré le rush d'un fichier vidéo crucial
".
Pour aboutir à ces révélations, les médias n'ont pu compter que sur eux-mêmes : la séquence audiovisuelle qui a permis à Mediapart et Libération de déterminer l'origine du tir provient d'une vidéo captée par le média indépendant Blast, présent sur place lors de la manifestation de Sainte-Soline.