Pourquoi les médias ne donnent-ils pas plus la parole aux enfants ?
Adèle Pétret - - (In)visibilités - 22 commentaires Télécharger la version audioA l’exception de la presse spécialisée qui s’adresse directement à eux, les enfants sont encore largement absents dans les médias généralistes français, rarement invités à témoigner des faits qui les concernent quand ce n’est pas un sujet "feel good", ou un fait divers dont ils sont victimes. Une absence qui s’explique par certaines contraintes liées au recueil de leur parole, mais aussi par le regard que la société et que les journalistes portent sur eux.
A l'occasion de la parution de l'enquête de la Fondation pour l'enfance, vendredi 17 avril, Libération a consacré quatre pages et sa Une aux violences éducatives ordinaires. Titre : "Je lui ai donné une gifle et j'ai eu honte". Quatre pages, avec des témoignages saisissants de parents regrettant d'avoir eu recours à ces violences pourtant interdites depuis 2019, mais… aucune parole d'enfant. "Je crois qu'on n'y a même pas pensé, en tout cas on n'en a pas parlé, reconnaît Elsa Maudet, cheffe adjointe du service société du journal en écarquillant les yeux. C'est vrai qu'on aurait pu aller poser la question à des enfants dans la rue… Leur demander ce que ça leur fait quand leurs parents leur crient dessus, leur donnent une fessée…"
Prise de conscience. On n'a pas pensé à solliciter des enfants, les principaux intéressés, les victimes de ces violences. "On voit là que les adultes regrettent d'être violents, mais ça nous renvoie aussi au fait que les enfants nous mettent à bout. Entre les lignes, ils provoquent aussi cette violence chez nous" , analyse Marion Cuerq, spécialiste des droits des enfants et de la culture suédoise, qu'elle mobilise en miroir pour dévoiler les normes françaises intériorisées. Mais Libération n'est pas le seul média à ne pas avoir donné la parole aux enfants. Ce jour-là, on ne les a pas plus entendus sur France Inter ou au JT de France 2 qui ont eux aussi rebondi sur le rapport de la Fondation pour l'enfance et la persistance des violences éducatives ordinaires. Une invisibilisation qui n'est pas restreinte à cette séquence particulière, loin de là.
"La place de la parole des enfants dans les médias aujourd'hui est, au pire inexistante, au mieux décorative", estime Marion Cuerq. Pourtant, si l'on veut raconter la société telle qu'elle est, les enfants, qui représentaient 21.4% de la population française en 2022, semblent incontournables. Dans les médias français, leur placeest cantonnée aux faits divers dont ils sont victimes ou aux "sujets feel good" par exemple lors des périodes de Noël, des chasses aux oeufs ou de la sortie d'un dessin animé ou d'une BD. "Leur implication est rare, et elle est restreinte à des thèmes qui sont censés les concerner directement. Comme si le reste ne les concernait pas. Ils ne sont pas pensés comme étant des citoyens à part entière, qui pourraient se positionner théoriquement sur n'importe quel sujet, à condition d'adapter la manière dont on leur en parle avec des mots qui sont adaptés à leur âge", abonde Laelia Benoit, pédopsychiatre et chercheuse au Yale Child Study Center et au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP) de l'Inserm, autrice du livre "Infantisme" (2023). L'absence médiatique des enfants résonne avec l'étymologie du mot enfant - comme l'avait relevé une émission de France Culture diffusée fin novembre 2025 et intitulée "La place de l'enfant dans les médias : en finir avec la domination" - "infans" en latin signifie "celui qui ne parle pas". Celui qui ne parle pas ou en l'occurrence celui à qui l'on ne donne pas la parole.
Des sources qui "périment"
Pour certains journalistes interrogés, l'absence des enfants s'explique en partie par un accès difficile à leur parole. "Les enfants n'ont pas de représentants syndicaux par exemple... Ce ne sont pas des sources que l'on peut consigner dans un carnet d'adresse", souligne Elsa Maudet qui, avant de devenir cheffe adjointe du service société, était journaliste à la rubrique éducation après un passage par le Petit Libé, une extension de Libération à destination des enfants qui a pris fin en 2020. Solution de facilité dans certains moments où l'actualité va trop vite, la journaliste met en garde sur le fait de faire appel "aux enfants de copains" quand on a besoin de témoignages. "Le risque c'est de faire une info uniquement avec des enfants de CSP +. Sauf que les enfants de journalistes, ça n'est pas la France !" On peut toujours aller en chercher à la sortie de l'école ou du centre aéré du coin, mais se pose alors la question d'un nouveau biais, les rédactions étant pour la plupart parisiennes... Et quand bien même on aurait pris le temps de constituer ce vivier de sources infantines, ces dernières "périment" vite, remarque la cheffe de service. "Un enfant de CM2 ne va pas le rester toute sa vie. C'est un répertoire à réécrire en permanence. Quand l'actu est trop chaude, ça passe à la trappe."
La télévision est, elle, soumise à des enjeux de droit à l'image qui complexifient encore la présence des enfants à l'écran. Guillaume Papin est journaliste au service sports de France Télévision. Il a créé le format Les colles des champions, dans laquelle des athlètes posent des questions à des classes d'enfants qui doivent y répondre. "On doit avoir des autorisations des parents, de l'enseignant, de l'école et de l'Académie", énumère le journaliste. Et de souligner que le recueil de leur parole induit certaines adaptations. "Déjà ça fait mal aux jambes, parce qu'il faut se mettre à leur hauteur, rit-il avant de reprendre un ton plus sérieux. Mais il faut surtout faire très attention à ne pas les starifier. C'est pourquoi nous, nous changeons de classe à chaque émission".
"On a un rôle de protection médiatique envers la parole des mineurs"
Les mineurs restant des personnes vulnérables et en construction, le tourbillon médiatique peut s'avérer d'autant plus violent et faire de réels dégâts.
Raphaëlle (le prénom a été modifié) est une jeune journaliste pigiste qui travaille pour une radio nationale. Milieu 2025, un adolescent décède après avoir été poignardé dans une rixe impliquant une dizaine d'adolescents. Raphaëlle est envoyée sur place le jour même et sa rédaction lui demande de recueillir les témoignages d'adolescents proches du mis en cause ou de la victime. "Sur le moment ça m'a dérangée. J'y étais le soir-même pour un sujet diffusé le lendemain : ça ne leur laisse pas le temps aux personnes de digérer alors même qu'ils ne se rendent pas forcément compte de ce qu'implique de parler aux médias…" Elle ne voit pas non plus la plus-value journalistique : "On est sur 100% de ressenti, ça ne donne que du sensationnalisme." Lors d'un autre sujet suite à la mort d'un adolescent de 14 ans, sa rédaction lui demande de contacter les amis du jeune garçon. "On parle de gamins qui étaient en train de faire le deuil de leur pote…Je me suis faite insulter… Mais ma rédac' me mettait la pression. Je leur disais que ça me mettait mal à l'aise mais ils s'en fichaient…" Alors elle a choisi de mentir. "Je leur ai dit que personne ne répondait à mes relances."
Face à ce type de sujet, Elsa Maudet aussi est dans l'embarras : "J'ai du mal à arrêter ma position. En tant qu'humaine ça me pose problème. Mais en tant que cheffe de service je suis embêtée : ça reste une information, et puis ça peut donner du corps à la personne décédée, lui rendre un peu hommage… Mais le lecteur en a-t-il impérativement besoin? Dans la balance il y a l'information et la protection."
"On a véritablement un rôle de protection médiatique envers la parole des mineurs, abonde Romane Brisard, journaliste d'investigation indépendante, spécialisée sur les sujets de violences faites aux mineurs et autrice de l'enquête "Inceste d'etat" (2025). Un journaliste n'a absolument pas à demander à un enfant victime, par exemple de violences sexuelles, de lui raconter ce qu'il a vécu." Au risque de réactiver le traumatisme.
"Toutefois, cette optique de déontologie journalistique ne devrait pas effacer les sujets qui les touchent", tempère-t-elle.En effet, il n'est pas nécessaire d'entendre directement la parole d'un enfant pour que cette dernière soit représentée."On pourrait rendre audibles les victimes, par les voix d'autres, notamment d'adultes. Et ça, je trouve qu'on ne le fait pas assez ou qu'on le fait mal en France." A l'exception de certains services société, Romane Brisard constate encore une fébrilité à médiatiser certains sujets liés aux violences dont sont victimes les enfants.La journaliste s'agace en outre de la sous médiatisation de la commission d'enquête parlementaire sur l'inceste, par comparaison à la couverture de celle sur l'audiovisuel public. "Sur la commission sur l'audiovisuel public, on a des séquences qui sortent tous les jours. Il y a un vrai engouement médiatique. En revanche, j'aimerais compter le nombre d'articles sortis autour commission sur l'inceste. C'est effarant."
Les arbres qui cachent la forêt de l'infantisme
Pour Marion Cuerq, l'invisibilisation de la parole des enfants s'explique surtout en raison du "regard de méfiance que l'on porte à l'égard de l'enfance et qui traverse toute la société". L'enfant, cet être nuisible, bruyant, menteur mais aussi manipulateur. "Il y a cette idée de toute puissance infantile dont on nous rebat les oreilles en permanence en France sur les plateaux télé, depuis bien des décennies."
Fin janvier, la SNCF a fait polémique en voulant proposer des wagons interdits aux enfants de moins de 12 ans. Une séquence très médiatisée. Interrogée dans Madame Figarole 30 janvier, la pédopsychiatre Laelia Benoit y analyse que cette exclusion est le fruit d'une discrimination que l'on accepte plus qu'aucune autre en France : celle des enfants. Sauf que, pour illustrer l'entretien, le média a choisi une image d'un enfant qui se tient debout, visiblement agité entre deux sièges au milieu de l'allée du wagon. "Une caricature de l'enfant infernal en fait - que personnellement je n'ai jamais vu dans un train par ailleurs ! Cette image est une manière d'évacuer le propos", estime la chercheuse dans un rire amer. Une dissonance entre le propos et son illustration, qui en dit long.
Marion Cuerq conclut : "En France, à l'heure actuelle, il est bien plus urgent de traiter correctement les sujets qui touchent aux enfants, plutôt que de vouloir tout faire avec eux."