Pas vu au JT : les tweets néonazis de Quentin Deranque

Pauline Bock - - (In)visibilités - 37 commentaires

Une semaine après les révélations de "Mediapart", aucune mention dans les JT de TF1 et France 2

Quentin Deranque postait des messages prônant le fascisme et le nazisme sur les réseaux sociaux, selon une enquête de Mediapart qui a retrouvé ses comptes. Les révélations ont été reprises dans la presse et en ligne, mais très peu à la télé... et pas du tout dans les JT. Tour d'horizon.

Le 17 février 2026, l'Assemblée nationale française a observé une minute de silence en hommage à un néo-nazi. C'est, en substance, ce qu'a révélé Mediapart le 12 mars, dans une enquête qui détaille le profil de l'internaute qu'était Quentin Deranque, le jeune homme décédé suite à un affrontement à Lyon avec des antifascistes.

Le "jeune Quentin", comme il a été appelé lorsque l'hémicycle lui a rendu hommage en février, était "catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne", révèle l'enquête co-signée des journalistes Marie Turcan et Alexandre Berteau. Ils ont retrouvé plusieurs de ses comptes sur le réseau social X et dévoilé des tweets montrant "l'étendue de sa pensée raciste et antisémite, construite autour d'une glorification du fascisme et une nostalgie du nazisme".

Exemples, parmi les milliers de tweets postés par Quentin Deranque : "Moi je soutiens Adolf", en juillet 2024, ou un an plus tard, sur le même réseau, quand il écrit au petit fils de Simone Veil : "Question : il y a plus d'enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ?", en référence à la loi Veil, qui a dépénalisé l'avortement en France en 1975, et à une annexe du camp d'Auschwitz-Birkenau. 

Dans la presse écrite et en ligne, l'information est largement reprise le lendemain, 13 mars, de l'Humanité au Parisien, de Libération à 20 Minutes, Ouest France, Sud Ouest... Le Monde suit dans la soirée du 13 mars, après la réaction de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui se dit "horrifiée" des révélations... mais ne présente pas ses excuses pour autant, et assume la minute de silence, une décision prise "dans un contexte de grand émoi"Le 14 mars, un article du Figaro reprend et confirme les infos de Mediapart. "Si aucun de ces comptes ne mentionne l'identité de l'auteur des posts, un proche de Quentin Deranque a confirmé au Figaro, après la publication de l'article de Mediapart, que Quentin en était bien à l'origine, reconnaissant qu'il avait lui-même connaissance de l'existence de ces messages avant qu'ils ne soient divulgués dans la presse", écrit le journaliste Paul Sugy dans son article.

Pas un mot aux JT, ni sur France 2, ni sur TF1

Les révélations de Mediapart sont publiées le 12 mars en soirée, à 20h21 précisément : il est donc trop tard pour qu'elles apparaissent ce jour-là dans les journaux télévisés de 20 heures. Mais elles n'apparaissent pas non plus le lendemain. Ni le surlendemain. 

Sur le service public, seul un sujet sur franceinfo, diffusé le 13 mars au soir, en fait mention. Il dure deux minutes et rappelle les faits dès l'introduction : "L'Assemblée nationale lui a consacré une minute de silence. Son portrait a aussi été affiché sur la façade de l'hôtel de région à Lyon. Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans, est mort le 14 février, après avoir été frappé au sol par des militants antifascistes à Lyon. Mediapart retrace son parcours et révèle des milliers de posts sur X sous pseudonyme mais attribués au jeune homme. En 2025, il tweete : «On veut le fascisme.»" Mais ce sujet, bien que disponible dès le 13 mars, n'a été diffusé ni au journal de 20 Heures de France 2 le 13 ou le 14 mars, ni au 13 Heures du 14 mars.

Sur France 2, dans le20 Heures du 13 mars, lendemain des révélations de Mediapart, Laurent Delahousse parle d'un militaire français mort en Irak, des frappes au Moyen-Orient, des accidents de camions sur la route, de l'éruption du Piton de la Fournaise, du prix du café, et fait le portrait du dernier vendeur de journaux à la criée de Paris. Mais rien sur Quentin Deranque, qui était en fait un néo-nazi. 

À 13 Heures, dans son JT "feel-good", Julian Bugier n'en parlait pas non plus. Le lendemain, 14 mars, ni Leïla Kaddour au 13 Heures, ni Delahousse au 20 Heures, ne diffusent les révélations de Mediapart. On nous parle de guerre au Moyen-Orient, de soldats français blessés, du prix du gazole marin, du coup de filet DZ mafia, de qui sont les maires de France, et même des "sandwiches du monde" (au 13 Heures) ; ou encore de fans d'Elvis Presley et de rugby (au 20 Heures), mais pas des tweets racistes, fascistes, islamophobes et antisémites du "jeune Quentin"

TF1 ne fait pas mieux. Alors que la chaîne du groupe détenu par Bouygues avait révélé, dès le lendemain du drame et en exclusivité, une vidéo de l'affrontement entre les militants antifascistes et les camarades "identitaires" de Quentin Deranque, dans laquelle on apercevait le jeune homme à terre, les équipes de TF1 n'ont cette fois pas jugé bon de revenir sur l'affaire Quentin Deranque au JT, une fois ses tweets racistes révélés. Ni le 13 Heures, ni le 20 Heures, du 13 mars comme du 14 mars, ne mentionnent les révélations de Mediapart, préférant s'étendre sur les chiens de troupeaux (13 Heures du 13 mars), une clinique pour les lynx du Jura (20 Heures du 13 mars), la mode des skis en bois (13 Heures du 14 mars) ou encore le retour de la tendance des "gâteaux de Mamie" (20 Heures du 14 mars). Rien non plus dans la matinale Bonjour ! de TF1 du 13 mars : pour entendre parler des idées fascistes de Quentin Deranque qu'il déversait sur les réseaux sociaux, il faudra zapper sur une autre chaîne - hors du groupe TF1, car LCI n'a pas non plus traité l'info.

"Le lendemain, c'est comme si on n'avait rien publié"

La journaliste Marie Turcan, qui a cosigné l'enquête de Mediapart, observe auprès d'Arrêt sur images que les révélations sur Quentin Deranque ont rapidement provoqué "un emballement sur X" - d'où provenaient les tweets démontrant sa pensée fasciste - mais que dans les médias traditionnels, "il y a eu un gros moment de battement" : "Ça a été plus lent que ce que j'imaginais", dit-elle. "Le lendemain, le vendredi matin, aucune des matinales ne s'est aventurée à reprendre l'article, c'est comme si on n'avait rien publié." 

Ne regardant que peu la télé, elle explique n'avoir pas réalisé que les JT n'en ont pas parlé, mais que "le silence des matinales" l'a"étonnée", bien qu'elle ait conscience qu'il faut parfois du temps pour vérifier les informations révélées par d'autres journalistes. Elle souligne aussi le "fait assez rare" de la reprise et la confirmation des informations par le Figaro, dès le lendemain : "Vendredi soir, [après l'article du Figaro], il y avait sûrement moyen d'aller faire réagir des personnalités politiques là-dessus, et d'enchaîner," imagine-t-elle. 

"On sort une enquête ficelée, sur plusieurs semaines, où on a pris tout le temps possible et toutes les précautions du monde pour être sûrs de notre coup. J'étais un peu surprise qu'il n'y ait même pas une question posée aux personnalités politiques invitées dans les matinales." Elle tente une hypothèse : "Peut-être que, pour le coup, les journalistes ont fait preuve de la prudence dont ils n'ont pas fait preuve à d'autres moments dans la couverture de l'affaire Deranque." 

Marie Turcan explique à ASI n'avoir été contactée que par un média, RFI, tandis que son collègue Alexandre Berteau a été contacté par France 3 Rhône-Alpes. La journaliste souligne qu'il lui arrive d'être davantage contactée par les médias pour expliquer son enquête, comme par exemple dans l'affaire Jean Pormanove, où "il fallait davantage éclaircir" le contexte des révélations. "Le plus souvent, on sort des infos, et les confrères confrontent les personnalités politiques ensuite", dit-elle. Pas cette fois. 

Alors que tout de même, l'enjeu était de taille : les révélations de Mediapart remettent en cause tout le narratif du mouvement "identitaire" sur qui était Quentin Deranque, quelles étaient ses valeurs et ses idées. Et donc, en creux, tout le traitement médiatique et politique de l'affaire. "C'est la première fois, dans l'Histoire française, que l'Assemblée nationale se lève pour un néo-nazi", note Marie Turcan. "Ça posait quand même la question de la minute de silence."

Contacté·es, les responsables de la communication de France 2 et TF1 ne nous ont pas répondu.

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