Lussas / documentaire : la préfecture contrôle une liste de participants

Justine Brabant - - Fictions - 0 commentaires

Un atelier sous surveillance. La préfecture de l'Ardèche a demandé aux organisateurs des Etats généraux du film documentaire de Lussas de lui fournir la liste des participants à l'un de ses ateliers, portant sur les images de propagande du groupe Etat islamique. L'un des quatre intervenants à cet atelier, le réalisateur Jean-Louis Comolli, a annoncé dans Le Monde qu'il annulait sa participation afin de protester contre ce dispositif. Il s'agit d'une mesure "classique", assure de son côté la préfecture.

Extrait du programme des Etats généraux

"Surenchère sécuritaire" à Lussas ? Le réalisateur Jean-Louis Comolli a annulé sa participation à l'atelier qu'il devait co-animer lors des Etats généraux du film documentaire (dont nous vous parlions récemment)* pour protester contre les mesures de sécurité imposées par la préfecture. L'atelier, qui portera sur les images de la propagande djihadiste contemporaine, doit se tenir le jeudi 25 août. Les trois autres intervenants programmés (le réalisateur et chercheur Abdelasiem El Difraoui, la philosophe Marie-José Mondzain et le professeur de cinéma Dork Zabunyan), ont, eux, maintenu leur participation.

Le réalisateur explique sa décision dans un encadré paru sur le site Monde le 23 août : "Cette décision marque (...) son désaccord avec la surenchère sécuritaire qui entoure l’organisation de cet atelier – et notamment avec l’injonction récemment faite au festival par la préfecture de police de communiquer la liste des auditeurs inscrits", rapporte le quotidien. Comolli, qui vient de publier Daech, le cinéma et la mort (Verdier), développe : "Je suis pour qu’il y ait le plus possible de symposiums, de séminaires sur Daech, mais surtout qu’on ne contrôle pas l’identité de ceux qui y participent. Ma critique de Daech, films et pensée, porte précisément sur ce point de la liberté de chaque sujet d’être ou non aligné sur ce que tel ou tel pouvoir requiert de lui."

Une liste des auditeurs passée au crible ? "Oui, nous avons effectivement demandé aux organisateurs de nous transmettre la liste des participants à cet atelier pour des raisons d'ordre public, confirme la préfecture, contactée par @si. Mais nous n'avons pas diligenté spécifiquement d'enquête à partir de cette liste, et nous n'avons pas constitué de fichier qui tomberait sous le coup de la loi." A quoi cela a-t-il servi, dans ce cas ? Notamment "à vérifier qu'il ne s'y trouvait pas d'individu fiché S", précise la préfecture, qui insiste sur le caractère "classique" de ce type de dispositif (mais n'était pas en mesure, dans l'immédiat, de fournir un exemple d'autre manifestation culturelle qui aurait donné lieu à un tel contrôle).

La philosophe Marie-José Mondzain, dont l'intervention est prévue dans l'atelier, a une autre interprétation : elle assure que l'objectif de la préfecture était de l'interdire purement et simplement : "La préfecture aurait voulu annuler cet atelier. C'est ce qu'ils ont demandé aux organisateurs. Ces derniers ont réussi à négocier son maintien, mais à condition de fournir la liste". Elle a décidé de maintenir sa propre participation, pour "ne pas céder à ces pressions". Une version démentie par la préfecture, qui assure "qu'à aucun moment l'annulation de l'atelier ou du festival n'a été demandée, ni même envisagée".

Le réalisateur et chercheur Abdelasiem El Difraoui sera également présent à l'atelier : pour lui, le sujet est trop important pour justifier un boycott de l'événement. "Je m'oppose à un Etat qui devient de plus en plus sécuritaire pour des raisons d'affichage (tout en ne s'attaquant pas aux problèmes), mais j'ai choisi de participer quand même à l'atelier parce que le sujet me paraît important à traiter", a-t-il indiqué à @si.

Cette demande de la préfecture n'est pas exactement une première. "Chaque année, raconte Jean-Marie Barbe, fondateur des Etats généraux, la préfecture nous demande la liste des invités, et on refuse de la donner. Cette année, on a accepté l'hypothèse qu'il pouvait y avoir un danger, et on a accepté cette contrainte". Barbe confirme que la préfecture n'a, à aucun moment, menacé d'interdire l'atelier, mais a laissé planer la menace d'une sécurité très renforcée, si les organisateurs refusaient leur coopération. Ce que ces derniers ont préféré éviter.

Màj 18 h 45 : citation Jean-Marie Barbe

* : les Etats généraux du film documentaire de Lussas ont récemment noué un partenariat avec @si concernant la diffusion de documentaires de création.

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